Sylvain Fortier - Les projets Équiglobales

Carnet de Bord

15 août 2014

La boucle sera bouclée

J'avais sorti les cartes d'approche samedi le 9 août. Il me restait environ 400 miles à faire pour rejoindre le passage du canal de Canso. Par contre, du vent du nord était prévu durant la semaine. On suivait l'arrivée d'une dépression par la suite. Je calculais que ce serait son vent qui me poussera dans le passage. D'ici là, je n'avais qu'à bien me tenir et faire le plus de miles possible sans m'énerver le poil.

Lundi, le vent tournait pas mal franc nord. Je ferai un mauvais cap, mais pas pour longtemps. J'étudiais la possibilité d'un passage à l'est de l'île de sable au cas où la possibilité adviendrait mieux que la passage à l'ouest. Route à l'est trop longue pour rien, je suis mieux de rentrer le plus tôt possible avec la dépression qui s'en vient. La route à l'ouest par contre, met sur mon passage des hauts fonds et quelques plateformes de forage d'hydrocarbure. Richard m'envoie les positions géographiques des plateformes émises par l'ECAREG Canada. Par chance, il y en avait deux que je n'avais pas sur la carte. Je les aurais tout de même vus, mais un homme averti c'est toujours mieux.

La journée de lundi se passe bien, il y a seulement un petit grain au matin que ne nous vole pas vraiment le vent longtemps. Mais par la suite, le vent reste faible. J'envoie tout ce que j'ai de toile. La mer reste confuse un certain bout de temps, la progression est difficile.

En soirée, j'ai des visions particulières. Je commence par voir un bateau à l'horizon. Je me dis, un pêcheur. 15 minutes plus tard, un genre de structure que je ne différencie pas sur le coup. Et finalement, je vois un autre 15 minutes plus tard, il y a 7 bateaux au loin. Je me dis que la place est propice pour la pêche. Je continue tranquillement. Un autre 30 minutes plus tard, je regarde encore l'horizon, il y a un remorqueur, il s'approche de moi. Je me dis que ce doit être la garde côtière. J'ouvre ma radio VHF. Il m'appelle en me disant que je suis en danger si je reste là, je dois faire du nord le plus Vire possible. Je suis à voile, pas très rapide. J'avais un cap nord-est, je vire de bords, cap ouest-nord-ouest. On file 2 noeuds à peu près. Le bateau me fait clairement comprendre qu'il faut que j'aille plus vite, il y a danger. Pas le choix, je démarre le moteur. Difficile à partir après tout ce temps, et l'eau de refroidissement ne vient pas. Je règle le tout après quelques gouttes de sueur. Et je file au nord.

C'était deux gros qui trainaient un câble de je ne sais quoi. D'une longueur de 8km, donc 4km de chaque côté. Ce ne doit pas être de la pêche. Deux remorqueurs pour faire la circulation. Il y avait un remorqueur au sud, celui qui m'a averti. Et l'autre au nord a pris la relève pour me reconduire au bout nord de la ligne. Tandis que les trois autres bateaux, je ne sais pas trop ce qu'ils faisaient. Ils étaient presque en ligne avec les deux gros, mais un peu en retrait. Avec les jumelles, j'ai bien vu les câbles tirés par les bateaux. Et la nuit venue, il y avait des lumières sur les câbles.

Je ne passerai pas la nuit à moteur. J'ai attendu d'être assez loin, avoir la tête tranquille. Envoies les voiles et envoyes le bonhomme au lit. Quelle tranquillité! Les étoiles! Quelques nuages, la lune pleine, claire de lune assez intense. Je file 3.5 noeuds au nord-est, et puis après...

Mardi matin, je tire un bord, le vent semble vouloir changer de provenance.
En après-midi, il y a de la vie partout. Des souffles de baleines, un peu en avant de nous, je vois son dos aussi. Quelques autres au nord de nous, des beaux souffles! Il y a aussi des espèces de dauphins, mais un peu plus gros que la normale et ils sont blanc gris. Ils ne viennent pas jouer avec Loréline, ils nous passent très proche, mais continuent leur chemin.

Mardi soir, je m'approche de certaines plateformes de forage d'hydrocarbure juste avant le coucher du soleil. Ensuite, je les vois mieux lorsqu'elles ouvrent leurs lumières. Je fais cap un peu à l'ouest d'elles. Je ne fermerai pas beaucoup l'oeil, au cas où des fois le vent changerait plus tôt que prévu. Parfois le vent refuse, merde, le cap prend une allure vers l'ouest éphémèrement. Mais juste assez pour que je réfléchisse à un virement de bord possible. En premier, je pensais passer entre les plateformes et l'île de sable afin de m'assurer de rentrer dans le canal sans tirer d'autre bord. Maintenant, je ferai avec ce que j'ai, pas le choix. Je passe la nuit entre deux eaux de sommeil au réveil. J'ai un oeil sur mon cap compas et sur l'horizon.

Mercredi matin, les plateformes semblent loin, je ne vois qu'une genre de cheminée avec sa boucane qui suit le vent. Le vent est vraiment faible. Mais il a adonné durant la nuit, on fait presque cap au nord. Selon la météo, il devrait tourner encore plus d'ici quelques heures. Moi, je prends mon café. La mer est calme. Ça fait drôle, à peine si je sens qu'on navigue. Parfois une vague vient cogner sur la coque Au menu ce matin, dauphins un peu partout, une hirondelle, un autre oiseau dont j'ignore l'espèce... Le vent adonne de plus en plus, vers midi UTC, là il nous donne un cap franc nord. Le ciel est vraiment dégagé. Quelques nuages à l'horizon à peine. Un cargo nous passe. Je l'appelle à la radio. Il me répond quelque chose, je ne comprends rien. Il change sa course de quelques degrés et voilà. 70 miles à faire pour le cap. J'avoue que je jubile un peu d'arriver chez nous après tout ce millage là. C'est vrai que parfois je n'étais plus sûr de rentrer à la maison. Mais à cette distance, même si ma coque fendait en deux, j'arriverais presque à la nage à la rive...

Il ne vente pas beaucoup, 10 noeuds à peu près. Mais la petite vague qui se lève est courte. Nous sommes sur des hauts-fonds et ça parait. Je suis bien heureux de les passer par mer calme ces bancs de sable.

La journée est superbe. Franchement la mer essaie de m'amadouer pour ma dernière journée sur ses flots. Loréline s'amuse avec les vagues. Je sens sa vigueur. Nous avons fait de la route ensemble et, nous l'avons fait... J'avoue que je jubile à l'intérieur de moi en n'oubliant pas de remercier ma monture qui a su passer au travers toutes ces épreuves. Franchement, je lui dois beaucoup. Je n'oublie pas de remercier les éléments. Ils m'ont laissé faire du corps à corps avec eux. Je crois qu'on s'aime bien. Je reviendrai parmi eux, ils m'invitent déjà pour mon retour. C'est assez incroyable la sensation. Je ne pourrais pas trouver les mots...

Je ne dormirai pas vraiment durant la nuit de mercredi. La nuit est trop belle. Avec la lune qui décroit. Ces nuages qui envahissent l'atmosphère. La dépression s'en vient. Le vent souffle bien. Et moi, mes émotions intérieures sont des plus intenses, je ne veux pas quitter cette atmosphère, je ne veux pas... Le retour est heureux, mais difficile à la fois. Je ne veux pas dormir, c'est trop beau. Comment ais-je pu passer au travers toutes ces péripéties... C'était impossible, parfois je n'y croyais juste pas. J'y suis arrivé. Mais le sentiment de jubilation est un peu ambivalent. Parfois je me demande que va-t-il rester après...

Maintenant j'approche la terre, jeudi matin le vent me pousse pour passer le cap de Canso. J'empanne la bôme coup sur coup au fur et à mesure que je progresse dans les terres. J'affalerai la grand-voile. Le génois va mieux seul par vent arrière. La mer nous pousse aussi, il y a une bonne vague tout de même. Je me faufile entre les bouées, le chenal est tortueux et par excès de prudence je suis la ligne tracée par les marqueurs. Le balisage est excellent avec des alignements parfaits. Chose qu'on ne retrouve pas partout dans le monde.

Je découvre le canal comme je ne me souvenais plus. J'avance, il y a beaucoup de matière première transborder par ici, avec leur port respectif, des usines de transformation. Je ne me souvenais plus. En tournant le coin de la baie de port Hawkesbury, il y a une marina. Je ne m'en souvenais plus, mais en la voyant, ça me revient. J'avance vers elle, je vois un quai possible. Mais un monsieur me fait signe, ils sont deux finalement à venir me recevoir. Mais ce visage me dit quelque chose. Mais je ne me souviens plus, probablement ici il y a 5 ans... Plus j'avance vers le ponton qu'ils m'indiquent, plus je me dis que je le connais, mais de où... Je verrai bien une fois amarrer... L'entrée m'inquiétait, contre le vent pour entrer et ensuite je me retourne face au vent pour m'amarrer au ponton. Les messieurs prennent mes amarres. Et celui que je me souviens vaguement du visage me dit : Jean Lavoie du voilier Hélios mon ami, te souviens.... Mais oui, je me souviens tout de suite de lui!! Nous nous étions rencontrés juste avant mon convoyage au Sénégal en 2010.

Alors là vous avez bien, un québécois qui vient ramasser mes amarres en arrivant chez nous, c'était au-delà de mes espérances. La rencontre était formidable. Nous avions tellement plein de choses à se dire. Il m'a laissé faire mon entrée au pays. Le temps que la douane vienne me voir. Les agents ont été vraiment sympathiques. C'est sûr qu'ils ne voient pas ça tous les jours un solo qui revient de Panama direct, en plus dans une saison une peu précaire.

Ensuite, Jean m'a invité dîner quelque part. Nous avions trop de sujets déjà entrepris, difficile de tous les clore. C'est aussi un marin, devenu maintenant terrien. Mais toutous avec sa vision de la vie détachée de ce qu'on voit habituellement. C'est bien évident, nous avons une vision différente lorsque nous arrivons de l'extérieur. Alors, j'avoue qu'il m'a allumé sur différentes affaires. Lui qui me suit et me lit depuis belle lurette. Nous avons bien discuté. Ça m'a réveillé un peu. J'avais l'impression d'être dans un été de dormance. Je dois avouer que cette rencontre était pour moi une douceur en mettant le pied à terre, un cadeau du ciel. Merci beaucoup Jean! au plaisir Aussi la rencontre des marins locaux, très sympathiques somme toute. Nous avons bien discuté. Ils m'ont invité pour une petite soirée, mais j'étais trop brûlé, la fatigue sortait durant la soirée. Une douce à l'eau douce... Quel bonheur! Mon corps me remerciait de lui offrir cela. Moi je remerciais la madame de la marina, très sympathique aussi.

J'ai tellement bien dormi. À l'intérieur cette fois-ci, bien au chaud. Sans aucun souci de quoi que ce soit, sans éolienne qui siffle... Très profondément quoi.

Au matin de vendredi, problème de démarrage du moteur. Réglé en quelque 15 minutes. Nous voilà partis vers les écluses. Où j'ai bien discuté avec les gens qui tiennent les amarres. Une femme descendante des vikings, un monsieur provenant de l'ile Madame. J'étais un peu enflammé. Je vous l'ai déjà dit, je crois, j'aime l'humain, je ne suis pas un vrai solitaire... je me demande parfois si j'ai vraiment fait des choix dans ma vie ou bien j'ai simplement suivi ce que la vie m'amenait...

Je suis déjà parti. J'arrive aux îles dans 24 h!! Attendez-moi! Je m'en viens boucler la boucle!



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Imprimé le : 18 août 2017