Sylvain Fortier - Les projets Équiglobales

Carnet de Bord

30 juin 2014

La nuit au Cap Blanc

La nuit au Cap Blanc

J'avançais d'un pas certain vers notre prochain havre de paix. Vent pratiquement de travers, nous filions plus de 6 noeuds, je les voyais filer ces miles un après l'autre. Le soleil se couchait tranquillement sur l'horizon à l'ouest, tandis que je voyais le Capo Blanco s'approcher de notre position. Je tenais à garder 10 miles de distance entre nous. Je crois beaucoup en la loi physique disant que tout corps s'attire, alors j'essaie de rester loin des cailloux. La noirceur fut. Les étoiles apparurent l'une après les autres. Wow, après ce beau coucher de soleil, ce firmament venait confirmer les apparences. Alors, je m'installe tranquillement dans le cockpit pour dormir paisiblement avec cette toile de fond. Je réfléchis comme j'ai l'habitude. Le ciel semble m'offrir une nuit de repos stable.

Lentement, j'ai l'impression particulière que l'équilibre des forces sur l'embarcation tend à se rompre. Je me lève d'un bond. Je fixe l'horizon. Il fait très sombre au loin. À travers les ténèbres de l'horizon, j'entrevois une tache blanche que je ne peux distinguer de forme. Le ciel noir prend la place du firmament d'étoile. Je ne distingue pas les nuages, mais la noirceur épaisse ne trompe pas. Quelque chose se trame, une autre scène s'en vient. Il n'est pas l'heure, mais je décide d'enrouler quelque peu le génois et de rendre un ris, je me prépare d'avance juste au cas où la bête surgirait. Et une fois sur le pont, j'avais la drisse de grand-voile dans la main, la bête a surgi d'un coup! J'aurais bien voulu choquer l'écoute de génois, mais j'étais sur le pont agripper sur le mât tentant tant bien que mal de prendre le 3e ris, incapable, le vent rentrant violemment... J'ai laissé la grand-voile choquer pour retourner au cockpit afin d'enrouler presque totalement le génois. La force était incroyable. Et je me doutais bien, le vent allait changer légèrement de direction. Je faisais juste un bon cap pour passer le cap en sécurité. Mais le vent a effectivement changé un peu plus à l'est. Cap sur le caillou!
Je n'avais pas le choix, je devais empanner immédiatement. En espérant ne rien briser, la prise de ris de grand-voile n'est pas bien prise, si le crochet déchirait la voile lorsqu'elle se retournera... J'y vais! C'est une question de très peu de temps, les cailloux sont près. Je fais gaffe avec mes écoutes de grand-voile aussi, des plans pour tout casser avec la bôme. Le vent est vraiment violent et la mer se déchaîne de plus en plus, ça grimpe vite! J'y vais comme d'habitude, tranquillement, une étape à la fois... Empannage... merci beaucoup! Tout va bien, et dès que nous prenons route vers le sud, je vais au mât rectifier la situation de la grand-voile.

Mouillé jusqu'aux os, je dois m'assécher le corps et m'habiller chaudement pour passer la nuit confortable à surveiller le développement de la situation. Le vent ralentira. Un cargo nous passe au sud. Je démarre le moteur pour ne pas lui couper le chemin, question de survie. Je fausse ma route pour le laisser passer. Il m'a peut-être vu, il s'est peut-être écarté. Il était à 3 miles sur mon radar. Mais, je n'ai pas de chance à prendre, 3 miles c'est vite parcouru.

Par la suite, la pluie continue est tombée. Je regarde à l'horizon. Il y a toujours cette tache blanche que je ne peux vraiment pas bien distinguer. Nous aurons perdu des miles cette nuit-là. Mais nous aurons rencontré ce Capo Blanco. Je crois que ça vaut la peine de le voir la nuit...

Au matin de vendredi, toujours devant ce gaillard de Cap Blanc. Un drapeau de pêcheur semble s'être égaré, il est seul et il est devant ce Cap qui semble bien au large de toute âme qui vive.

En m'approchant de ma destination, je rencontrerai effectivement d'autres drapeaux de ce genre. Ils sont plus ou moins en ligne. Sont-ils attachés quelque part? Va savoir. Je croiserai deux bateaux sur mon chemin, l'un ressemble à un bateau de pêche et l'autre à un bateau de plaisance.

Plus que 30 miles au compteur, j'espère arriver avant la nuit, sinon, je coucherai dehors... et dehors, il ne fait pas beau la nuit. Alors, j'avance dans la baie, un peu les fesses serrées... Il y a du plastique ici et là... J'appelle la garde côte costaricaine, sans réponse, une fois, deux fois, trois fois, c'est bon, elle dort, je peux m'approcher à l'insu...

Les nuages se forment au-dessus des montagnes. On mange des miles, mais le temps file. Par chance, il y a un bon courant pour nous par ici, il nous pousse presque de 1.5 noeud. Maintenant, je vois bien Capo Blanco sous un autre angle, il y a une île au bout de la pointe. Elle est plus haute que la pointe du cap elle-même.

J'avance toujours. Vers le fond de la baie où j'ai rendez-vous avec le point géographique inscrit sur mon GPS. Là, il y a une marina. Dernièr arrêt avant Panama. Je ne rencontre presque pas de bateau. Donne l'impression d'un endroit désert. Oups, deux bateaux moteurs, des pêcheurs. J'avance, mais la nuit va tomber. Les nuages d'éclairs et de tempête semblent se former au-dessus de moi. La nuit tombe, il fait noir, mais finalement je vois des lumières. C'est habité par ici. La forêt est épaisse et les maisons doivent être petites, ensevelies dessous la nature. Maintenant, je sens la vie qu'il y a ici. Je n'aime pas les approches de nuit, trop me fier sur mon GPS pour la dérive, le profondimètre, j'allume le radar. Là je vois mieux, je m'en vais dans le coin. Il me semble voir l'entrée de la marina. J'arriverai quelques heures après le coucher du soleil. Je passe proche d'un bateau moteur à l'ancre, pas de lumière. Il y en a tout plein des bateaux à l'ancre, je ne les vois pas bien.

J'avance vers les lumières rouge et verte sur lesquelles je m'enligne depuis quelques heures maintenant. Mais en arrivant plus près, je vois mal. La vague se brise d'un côté. Et je ne vois pas d'enlignement. Les murs de pierre semblent être en angle, et pas celui que je préconisais pour pénétrer. Je reste sur place. Il y a 50 pieds d'eau. Et je ne semble pas trop dans le chemin. Je jette la pioche. Je ne prends pas de chance. Je dors bien à l'ancre, mais pas totalement sur mes deux oreilles de la façon que je me suis ancré. Mais j'ai le sentiment que par ici, si le vent se lève, il ne se lève pas ici, je suis protégé.

Au réveil, j'ai bien fait. Les jetées sont en zig zag. Je pouvais bien ne pas être sûr du cap à prendre. Il n'y a pas beaucoup d'espace. Belle marina, beau quai de service. Les gens sont sympathiques. Ils s'informent pour les autorités. Je peux attendre ici quelques heures. Pendant ce temps, j'ai bien trop dormi ces jours-ci, je commence tout de suite à travailler pour être prêt à repartir. Je me paye la traite. Je change ma lumière de compas. Et je refais mes connexions de GPS. Lesquelles me font défaut depuis l'Afrique du Sud. Je n'en avais jamais vraiment parlé. Mais mon GPS se déconnectait tout seul de la prise électrique plusieurs fois par jours, plus de 20 fois. À toutes les fois que je passais proche du fils, que je l'accrochais légèrement ou que je déplaçais le GPS. Toutes les fois, taponné le fils un peu, le redémarrer... ça prend une bonne minute. Imaginez lorsque j'arrivais quelque part... Plusieurs minutes à régler le GPS et beaucoup de patience. Je ne l'ai jamais réparé, car je craignais plus le briser qu'autre chose. Maintenant que je me sens proche de la maison, je me suis dit, si je brise tout et bien j'utiliserai des batteries. Mais des batteries, c'est pratique, car on peut plus facilement bouger l'appareil, mais combien de fois il faudra les changer durant une traversée...

Alors, j'ai pris le temps. J'ai ouvert la connexion de compagnie avec un scalpel. Et j'ai ressoudé des fils directement sur les connexions ( le tout pris dans du sikaflex marin et j'ai même sculpté un bloc de plastique( avec des trous pour laisser sortir les fils ), lui aussi pris dans le sikaflex à l'endos du GPS afin de protéger les fils à la sortie, de cette façon, lorsque je tirerai sur les fils sans faire exprès, je ne tirerai pas sur les connexions)pour les brancher sur le transformateur 3V qui lui se branche dans la prise 12V de voiture, je veux dire de bateau. Là, je me suis fait plaisir! Je risque d'avoir envie de sculpter un jour d'ailleurs.

Bref, la personne de la marina est venue me voir pour me dire que, nous sommes samedi. Je savais déjà, merci. Et qu'ils ne sont pas sûrs de pouvoir venir aujourd'hui et que de toute façon, s'ils viennent ici, à Quepos, ils doivent se déplacer. Ils me chargent 300$ pour le déplacement. Oups! Alors, elle m'a suggéré un meilleur endroit. Golfito, il faut que j'atteigne ce port!

Aussi tôt dit, aussi j'opère. Me voilà parti de nouveau. Quelque 30 minutes plus tard, les voilà avec l'embarcation de la marina, à moitié détruite. Ils me courent après. Ils ne m'ont pas redonné mon papier de sortie du Mexique! Le voilà au vent!! Merci! bonne journée! Un autre 24h de navigation et des poussières me menait vers un autre endroit de la planète. J'ai vraiment été chanceux, aucun coup de vent.

Je suis arrivé 24 h plus tard, dimanche, dans un endroit qui semble perdu de tout. Le Costa Rica est un petit paradis terrestre. Des huttes dans la montagne, juchées à travers les cocotiers. Son petit bateau ancrer sur la rive. Quoi vouloir de plus...

D'autres petits shacks sur le bord de la plage, chacun avec sa petite embarcation diverse, ancrée sur le bord de la plage. Une superbe grande baie, pouvant abriter plus de 200 bateaux à l'ancre. Mais il n'y en a pas un. Ils sont tous sur un quai quelque part.
Ce soir, je serai seul à l'ancre. Même si j'allais à la marina, je ne pourrais pas débarquer du voilier. Aussi bien admirer les choses sous un autre angle. Je sais... Je me suis toujours senti privilégié. Merci! Une douche à la chaudière, il fait tellement chaud!

Des bruits de manifestations civiles, probablement une fête de quartier. Des bruits d'animaux dans la jungle... Des bruits spéciaux dans l'eau, j'ai peut-être bien fait de ne pas me baigner... Les voitures klaxonnent dans les rues, elles vont et vient. J'entends les gens crier à tu-tête. La télévision... Peut-être perdu quelque part, mais toujours près de la civilisation. Le match de foot... Sommes-nous tombés sur la tête...



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Imprimé le : 27 mai 2017