Sylvain Fortier - Les projets Équiglobales

Carnet de Bord

13 juin 2014

Départ de Puerto Sao Vicente

Départ de Puerto Sao Vicente

Ravitaillement effectué, le minimum pour faire la route. J'étudie les fichiers météo régulièrement afin de connaitre l'heure de mon départ. Mardi, la météo annonçait que la dépression faisait son chemin et que vendredi les vents allaient tourner. Le départ était donc possible jeudi soir. Les pêcheurs me disent que la nuit, les vents sont plus faibles que le jour. Ils pêchent d'ailleurs seulement la nuit, c'est plus sécuritaire. Le jour, les coups de vent sont plus propices. C'est la saison des ouragans pour eux aussi. Ils vont pêcher moins loin en mer, ils restent près de leur havre. Si le temps de gâtent, ils peuvent se mettre à l'abri plus vite.

Je me suis me ravitailler mardi avec un pêcheur qui possède un camion. Il fallait aller en ville, plus de 50km. Nous en avions convenu lundi en fin de journée. J'ai la chance d'avoir un traducteur dans la famille de pêcheur. Il a quatorze ans, il a eu l'occasion d'aller à l'école en Arizona. Mon conducteur en profite pour reconduire son ami à la clinique médicale, il a mal aux intestins. Il reviendra en bus, l'attente risque de prendre du temps. De retour au village, je lui fais visiter mon embarcation et je lui montre quelques vidéos afin que les gens comprennent un peu mieux ce que je fais. Il ne parle pas anglais, mais avec des images... Lundi soir j'avais fait visiter un autre petit groupe, ils sont venus me reconduire avec leur embarcation de pêche. Plus rapide qu'à pied. C'est bien pour dire, avec un moteur, on devient un peu pantouflard. Comme ce crabe que j'ai aperçu sur mon amarre sur le quai. Il se croyait bien placer, il se faisait chauffer la couenne au soleil, mais il a cuit sur place. Je ne sais pas si vous faites le lien...

En fin de journée, je vais faire le tour des amis, et de la famille. Mon Frank est un retraité d'une compagnie d'Alaska, mais il a fait la 2e guerre. Il était ingénieur mécanicien pour un bateau de ravitaillement. Mes yeux se sont ouverts tout d'un coup. Il a fait 5 fois le tour du monde sans jamais sortir le nez dehors. Sauf quelques fois bien sûr pour aller parler au capitaine, qui lui ne s'est jamais présenté dans la salle des machines. Il n'a donc jamais pu admirer l'horizon durant toutes ses années de services militaires.. Son travail consistait à ce que les moteurs fonctionnent! Ils ont été toucher quelques fois par des missiles d'un sous-marin allemand, dont une fois dans la salle des machines. Mais par chance, l'architecte dessinait des portes étanches.

Mercredi matin, je suis affairé sur les quelques petites révisions sur Loréline. Je répare mon charriot d'écoute sommaire, il restera deux petits tacs de soudure à faire. Ici, je n'ai pas de soudeur inox dans le village. Ma porte de descente qui a cassé, il y avait déjà des minis fissures produites lors de mon perçage pour la penture. Et vérification complète du moteur. Les huiles, le filtre à algue... Tous les écrous qui le tiennent en place sont resserrés.

En après-midi, je retourne voir mon monde du village, les derniers fichiers météo m'envoient la possibilité d'un départ ce soir. Je vais aller voir ce que les pêcheurs en pensent. Je commence par mon Frank. Il me dit que je devrais être affairer sur mon moteur en ce moment... Il n'a pas perdu la main! Ni le cerveau qui va avec! Une banque d'information ce monsieur. J'ai du plaisir à discuter avec lui, mais je dois y aller. Il ne sera plus là lorsque je reviendrai un jour... Il le sait, je le sais, j'ai de la difficulté à partir, mais il le faut... Sa poignée de main reste très solide, il n'est pas encore parti le monsieur.

Les pêcheurs me demandent d'aller pêcher avec eux. Je ne peux pas, je dois partir, je m'excuse, ce sera pour la prochaine fois. Ils me suggèrent d'attendre jeudi matin pour le départ. Je comprends bien la situation, je vais juger selon mes sensations intérieures. Pour le moment, je vais me reposer un peu à bord de Loréline et je prendrai une décision en fin de journée.

Je me couche à l'extérieur bien confortablement dans le cockpit, je dors sommairement. Il vente, j'entends l'éolienne. Vers 16h, l'éolienne se tait. Je me réveille. Voilà le temps de partir. Je me prépare. Et j'y vais. Personne ne me voit, mais je fais un signe de la main à tous ceux que je quitte, surtout ce vieux Frank! Il aura eu une belle vie et il aura vu la mer pendant ses 25 dernières années, environ. Sa femme est décédée juste avant qu'il découvre ce petit paradis, elle fumait trop, qu'il me dit, le cigare au bec!
Nous voilà dehors, libres de ces amarres, de ce quai. Voilà l'océan de nouveau. Le ciel s'assombrit. Il y a des nuages assez spécial. Coup de vent solide dès que l'on a fait quelques miles. Encore proche de la berge, le vent pousse dans sa direction. Je ne me sens pas très bien, ais-je fait une erreur? Nous faisons une belle vitesse et si le vent reste acceptable, nous passerons. La mer n'a pas le temps de devenir trop méchante. Le vent tourne de 180o. La mer devient un peu croisée. Mais nous réussissons à bien progresser. Il y a des dauphins qui nous accompagnent. Des thons qui font des bonds. Ça me semble l'heure du lunch. Je mets ma ligne à l'eau, juste au cas. Mais les thons sautent juste après que mon leurre soit passé sous leur nez, les mouches doivent plus les attirer, ou bien ce sont les dauphins qui prennent une bouchée. Je dormirai bien cette nuit-là.

Jeudi, il fait beau, le ciel est bleu. Il y a toujours des nuages à l'horizon. Mais le temps semble s'être éclairci pour un bout de temps du moins. Je remplis mon mazout avec deux bidons et je prends la décision de faire un arrêt pour les remplir à Acapulco. Il n'y a pas grand vent pour les prochains jours et je dormirai mieux. J'ai hâte de quitter ce genre d'atmosphère... Je ne pense qu'à me laver. Il me semble que ça fait des semaines. Je sors la chaudière et je me mouille. Le shampoing... Ah... j'enlève toute une couche... Je me fais sécher au soleil. Des cheveux propres, quel bonheur.
Et bien! Il y a un pêcheur dans les environs. Les gars tirent sur leur ligne. Merde je croise deux bouteilles de coca-cola... Je passe à 10 pieds environ. Normalement je ne devrais pas rester pris... Merde je l'emporte avec moi! Et voilà je tire les deux en même temps. La vitesse diminue grandement. Parfois, je perds les bouteilles de vue. Je me dis que si je suis chanceux je m'en libèrerai. Mais non, elles réapparaissent. Je regarde dans l'eau en arrière si je ne verrais pas une corde ou un filet... Je vois un gros paquet jaune passé, il flotte entre-deux-eaux. Ce ne sont pas des pêcheurs ordinaires ceux-là. Je me suis pris dans une mauvaise situation. De l'autre côté, je vois la garde côtière mexicaine, elle m'observe... J'avoue que je commence à avoir la chienne un peu. La garde-côte se dirige vers moi tranquillement, et elle bloque mon chemin finalement. J'arrête bien sûr. Tandis que les pêcheurs mettent les gaz au fond. Ils se sauvent. Je sors mon masque et je plonge rapidement pour défaire le cordage. La garde-côte met leur annexe à l'eau, son moteur a ses ratés... Ils y parviennent finalement. Ils arrivent à mon bord, ils sont environ 8 dans une annexe pour 3... des étudiants pour la plupart, ça se voit sur leur visage. C'est une simple inspection de routine... Mais moi, je perds deux heures, c'est la saison des ouragans, je dois arrêter à Acapulco avant la noirceur...Mais je suis tout de même chanceux, je traînais un paquet spécial en arrière, je leur ai dit d'ailleurs. Mais eux, ils ont besoin de prendre la main dans le sac. En tout cas, ce n'est sûrement pas avec un gros bateau comme ça qu'ils peuvent passer inaperçus.

Ils s'informent si je me sentais menacer... Pas du tout, les gens sont sympathiques par ici, le dealer de drogue, je l'ai peut-être rencontré hier soir. Mais, ce que je fais attire la sympathie et pas la jalousie, alors je me sens bien avec les gens que je rencontre. Du moins, j'espère que mon sentiment est bon.

J'ai du retard pour arriver à Acapulco. J'espère que la marina sera encore ouverte. Je me rive le nez finalement. L'agent de sécurité m'indique un autre endroit. Je me rends. Un marin sur un bateau m'indique où me rendre et il m'aide... Moyennant un petit échange... Comme d'habitude, mais moi je suis encore un peu innocent. Il veut mon mousqueton en inox, ça vaut très cher et il ne le sait pas. Bon, de toute façon il allait casser bientôt. Son frère a déjà cassé... Cadeau empoisonné, mais je lui ai aussi offert un chandail. Il a donc été grassement payé pour pas grand-chose finalement. J'ai donc payé mon mazout très cher. Un jour il faudrait penser faire travailler les gens avec des salaires qui valent la peine. Les motiver dans le sens du monde. Et moi, je continue d'apprendre. Un jour je me serai fait la tête à tout ça.



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