Sylvain Fortier - Les projets Équiglobales

Carnet de Bord

2 avril 2014

Encore une fois, le défilé des dépressions

Encore une fois, le défilé des dépressions

Une après l'autre, elles se suivent, mais ne se ressemblent pas. Petite, très grande... version allongée du nord au sud... Elles viennent toutes de l'ouest. Viennent s'y ajouter des anticyclones au travers de cette parade. Alors de plus en plus, j'apprends leur diversité. Et surtout, à quel endroit de la dépression la mer est plus méchante pour mon tit bateau... Malgré que je ne fais pas vraiment le choix d'où je suis lorsque la dépression passe. Un peu tout de même, si j'étais plus au nord, je me ferais faucher un peu plus. Mais ici, et bien je subis les centres de haute pression, où il n'y a pas de vent. Je préfère quelques jours sans vent et garder mon mât où il se trouve que de le ramasser une autre fois dans l'eau. Le choix n'est pas difficile à faire. La mer est tout de même méchante par ici.
Lundi soir la dépression a pris un peu de retard. Elle viendra plutôt au matin. Je pourrai donc bien mieux dormir cette nuit-là. Tout en me levant, mes prises de ris habituelles, une, deux, trois... mais où elle est cette 4e... j'affale la grand-voile comme machinalement. Je me pose moins de questions qu'auparavant. Le vent ne vient pas tout à fait du sud comme montre les fichiers météo. Il vient plutôt du sud-est. Je fais donc malencontreusement un peu de nord dans mon cap. Yankee seul ne peut pas être auprès du vent. Bon, je fais avec. Dans le pire des cas, je suis le vent. Comme dans suivre le vent. C'est difficile d'être mal pris.

La nuit se passe donc assez bien.

Mardi matin, c'est la sauce qui s'en vient. La mer est magnifiquement robuste. Mais je vois bien qu'elle est complètement différente de celle qui a crochi mes poteaux. Celle-ci est moins profonde, elle vient de moins loin, un plus docile, moins sauvage. Les vagues sont moins brutales. Mais elles sont tout de même de 2-3 m, parfois on voit des 4m passées dans le coin. Je me ferai déplacer la coque au moins une fois, moins brusquement. Le pont se fait balayer amplement. Finalement, ça devient presque un rituel. Je reste à l'intérieur en espérant qu'il n'y est pas un membre d'équipage qui fléchisse cette fois-ci. Je dois tout de même sortir pour rattacher un cordage qui veut fuir son travail, un déserteur vitement remis à l'ordre. Mes vêtements, je les avais traités au Japon pour les imperméabiliser de nouveau. Mais ils ne servent plus qu'à bloquer l'eau de la vague qui transperce rapidement les couches de tissus. Les tissus gardent quand même au chaud...

Dans une rafale comme ça, j'ai perdu ma tuque au vent. Récupérée rapidement comme ça dans les airs de la main gauche. Depuis, je mets seulement mon capuchon lorsque je sors dans les rafales. Les rafales de cette dépression n'atteindront pas beaucoup plus que 30 noeuds. Mais ça en est une bonne quand même. Le vent souffle dans le gréement, on part au lofe. Le régulateur tire sur la barre juste en masse. On se fait brasser, la mer est forte.

C'est difficile de savoir ce que ça produit comme effet.

Ce matin, mercredi, je réfléchissais là dessus. Je suis debout sur le plancher de Loréline. La vague est constamment en action. Donc le voilier s'en va d'un bord et de l'autre constamment. Mais pas régulièrement. La mer n'est pas constante. Mais c'est possible de se tenir debout sans se tenir avec les mains lorsque la mer n'est pas en tempête. Ce n'est pas juste de gauche à droite, c'est aussi d'en avant en arrière... Donc, le mouvement devient complexe. Mais ça devient une habitude. 24h sur 24h! Ça fait quand même des années que je m'habitue à ce mouvement là aussi.
Bref, le voilier continue d'avancer pendant que je réfléchis. La dépression passe la journée de mardi tranquillement. En après-midi, les vents vont diminuer. La mer se calme, un peu... Et en fin de journée, une pluie fine s'abat. Les vents se calmeront tout en tournant d'un coup d'environ 30o. Ce doit être un des fronts de la dépression qui nous passe.

Par la suite, la mer vient toujours du sud, mais le vent de 15 noeuds provient plutôt du sud-ouest. Ce qui rend la navigation un peu difficile, le voilier fait des bons parce qu'on prend la vague de travers. Et les voiles subissent les conséquences, elles ont de la difficulté à se tenir. Je finis par trouver le moyen. Je ne fais pas un bon cap, mais au moins tout le monde est heureux, personne ne crie. Lorsque les voiles claquent, c'est aussi mon coeur qui sent les coups. Et mettre un tangon en place dans ces conditions de mer, il y a des chances d'un homme à la mer. Alors, j'essaie d'éviter ce genre de chose. Et finalement, j'ai tellement bien organisé tout le monde à son poste que la nuit me laissera tranquille. Je me lèverai juste pour vérifier... Tout va bien... Je me remets au lit tranquillement.

Mercredi matin, le vent a resté stable toute la nuit et sera de même pour la journée. Il prévoit se lever en fin de journée. En matinée, il y a toujours une mer brassée, un peu confuse, je dirais. Nous faisons de la vitesse sur le loch, mais pas sur le GPS. Il est difficile d'ajuster le gréement. Difficile à comprendre. Il y a des journées comme ça, y'a rien à faire.

Nous avions eu une journée très productive dimanche 130 miles au compteur. Mais lundi 85 et mardi 100 miles. C'est comme ça. On avance!

En après-midi mercredi. La mer s'est stabilisée finalement. Le soleil montre quelques-uns de ses rayons. Tiens, une chaleur. Je sors quelque guenille à faire sécher. J'ai remarqué que mon hublot avant laissait rentrer l'eau dorénavant. J'avais tellement pris soin de bien l'étanchéifier. L'eau a trouvé la petite faille, et voilà, il dégoutte.

La mer semble nous porter. Elle et toute sa grosseur, toute son immensité, et le soleil semblent nous porter vers des temps plus cléments... On le souhaite. Mais il ne faut pas trop s'en faire à croire. Il y a le cycle de la vie qui a toujours le dernier mot. Et le marin qui écope. Tant que c'est juste à la guenille, c'est pas si mal. La journée qu'il faut sortir la chaudière, ça devient un peu moins drôle.



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Imprimé le : 24 juin 2017