Sylvain Fortier - Les projets Équiglobales

Carnet de Bord

27 janvier 2014

Toute une mer !

Samedi matin, déjeuner avec 2 advils et cafés. Il me semble avoir déjà vu ce genre de mer il y a de cela quelques mois... C'était dans l'océan Indien ou plutôt dans l'atlantique sud... La mémoire fait défaut. À très peu de choses près, la différence, la mer d'aujourd'hui je la prends de front. Elle est un peu moins grosse aussi, quelques mètres de moins.

J'ai essayé un nouveau concept cette semaine. Il a tout de même bien fonctionné. Ces vents étaient attendus et je pouvais m'y fier, il n'y avait pas de doute. Le vent s'en venait progressivement. J'ai commencé mercredi en fin de journée. Les fichiers météo annonçaient tout ça. Je voyais des grosses bandes de nuages s'en venir d'une couleur très foncée. Je me suis dit tiens, je vais prendre des ris avant d'en avoir besoin. Belle expérience, notre vitesse n'a presque pas diminué, le bateau était confortable. Jeudi matin, je me rapprochais du front considérablement, donc les vents allaient se lever encore plus. Je me suis dit que j'avais besoin de mon yankee pour passer les prochains jours. Je l'ai hissé bien avant le temps nécessaire, bien avant que le temps devienne méchant. Belle expérience aussi. J'ai perdu de la vitesse bien sûr, mais seulement pour quelques heures. Je ne suis pas à quelques miles près de toute façon. Le vent plus sérieux nous est parvenu vers 10h du matin, heure locale. J'avais pris mon 3e ris vers 8h, juste après avoir apprécié le yankee. Tout s'est vraiment bien déroulé. Le vent est arrivé d'une force d'environ 20 noeuds rafale peut-être à 25, la mer a grossie lentement, 3 mètres environ. Il faut noter que mercredi la grosse vague de fond semblait disparue toujours à travers cette vague de l'est. Comme si la mer s'était endormie momentanément, attendant que le vent se lève de bonne façon.

Dans la journée de jeudi, la folie de la mer recommençait avec le vent en plus. Il y a eu certainement des rafales de vent à 35 noeuds durant la journée. Loréline gîtait allégrement. Il aurait fallu prendre un ris dans le yankee. Mais ce n'était que des rafales. Tout de même de bonnes rafales! Et dans le pif en plus... Entre chacune d'elles, nous étions convenablement gréés. Et il n'annonçaient pas plus de vent. Je préférais garder notre vitesse, il le fallait bien à travers ces montagnes d'eau qui n'arrêtaient pas de se creuser au fur et à mesure que la journée avançait. Au plus, 4 mètres de vagues nous avons eu cette journée-là. Et laissez-moi vous dire que le pont s'est fait rincer dans tous les sens. Rendu là, mon cabinage malgré toutes ses bonnes qualités, n'est plus efficace. L'eau qui balaie le pont d'un bout à l'autre presque à toutes les vagues refrise avec le vent en dessous de la cabine. Alors, malgré que je me tiens dessous, l'eau réussit à m'atteindre à tous coups. Je n'étais pas à l'abri à nulle part. La gîte dans les rafales doit frôler les 400. Et c'est toujours une mer croisée, alors lorsque les vagues se rencontrent l'eau est projetée dans les airs assez vigoureusement, lorsque nous sommes à la bonne place, c'est l'enfer. Ça cogne très dur. Nous faisons cap entre 600 et 900. Mais avec la dérive et la vague qui pousse la proue régulièrement de quelques pieds, notre route finale se dessine plutôt à 1100. Je voulais faire de l'est pendant un certain temps. Les coups, les montagnes russes, la gîte, parfois lorsqu'on redescend une vague, il n'y a pas d'eau l'autre côté, on fait une chute libre, j'ai levé de terre... Je veux dire que mes pieds ont décollé du sol littéralement. Plusieurs éléments un peu angoissants c'est sûr, je ne peux pas dormir de la nuit. Je ferme les yeux, je ne m'endors pas. Si bien que vendredi vers 4h, je suis couché, Loréline se fait repousser et je la sens elle va prendre la cap. Je dois me lever, les yeux collés, impossible de les ouvrir. Ça me prend un moment avant de pouvoir me lever. J'arrive à l'extérieur, elle a pris la cap. Je change d'amure simplement et je fais route vers l'ouest maintenant. Je pensais de toute façon virer de bord aujourd'hui. Et voilà, c'est fait.

Dans une mer comme celle-ci, on a des doutes. Les coups assénés sur ma petite coque de noix soulèvent des questionnements. Est-elle assez forte pour passer au travers... Dans ces moments, je me rends compte de la souplesse d'une coque en fibre de verre. Le pied sur la paroi lorsque je mets de l'eau à chauffer pour le café, je la sens subir la mer. Tous mouvements de mon corps doivent être soigneusement étudiés et effectués avec précision. Il ne faudrait pas que je me brise un os par ici. Je me tiens avec les deux mains.

Jeudi en fin de journée, je rencontre un cargo. Ils ne naviguent pas avec leur radar. Malgré les conditions de navigation avec une visibilité très médiocre. Je commence par le voir. Il est au sud de nous. Il n'est pas très loin, moins d'un mile. Je ne vois que sa proue, et la vague qui monte par dessus sa coque au complet. La mer est vraiment grosse. Et lui, il se dirige droit contre le vent. Je l'appelle sur la VHF, cargo, cargo, cargo.... sailing vessel right in front of you... deux fois comme ça, il allume son radar, mon Mer Veille retentit... il change aussitôt sa course de quelques degrés. Il doit rager un peu, ce changement de course doit le faire prendre dans le vent. Il perd pas mal de terrain. Il ne m'a jamais répondu sur la radio, mais je le remercie tout de même. Il m'a compris la première fois, il doit comprendre mes remerciements aussi. Peut-être parle-t-il une autre langue ou bien il ne veut pas se porter responsable d'une petite embarcation dans de telles conditions de navigation.

Vendredi matin, le vent souffle depuis un certain temps maintenant. La mer continue à se gonfler encore. Elle atteindra des pics de 6m par endroits. C'est complètement démentiel. Dire qu'il y a quelques mois, je descendais des vagues semblables et je me disais que c'était pratiquement impossible à remonter... Mais non, je les monte aujourd'hui. Les rouleaux en haut sont de plus d'un mètre. Ça cogne solidement, Loréline semble tenir bon. Le vent semble perdre de la puissance parfois. Certains bouts de ciel deviennent bleus. Mais que d'illusions. Toute le journée de vendredi, il y a défilé de nuages dans le ciel. Des gros nuages, ils amènent tous avec eux leur coup de vent. Je ne crois pas qu'ils atteignent 35 noeuds, peut-être plus 30 aujourd'hui. Il n'y a plus les dessus de vagues qui tendent à s'envoler. C'est moins pire, mais juste moins pire. La gîte est toujours extraordinaire lors des rafales. Nous avons moins de dérive qu'hier, nous sommes dans le sens du courant, et la vague adonne mieux de ce côté-ci, elle nous repousse moins. Je crois qu'on la monte plus franchement aussi. Ce qui n'aide pas nos descentes en enfer, ils sont plus fréquents. Ça cogne plus souvent, plus fort qu'hier. Je ne trouve pas de position confortable. La cabine ne me procure toujours pas d'abri. Je me donne congé d'écriture. Je ne m'endure pas à l'intérieur et je me fais mouiller dehors... Un moment, je me dis, ça s'est calmé... du moins, je crois... je vais uriner par dessus bord. Je venais juste de mettre des sous-vêtements propres... Ben oui, en l'espace d'une fraction de seconde, une vague vient nous faucher, le pont se fait balayer. J'étais en mauvaise posture, impossible de me sentir à l'abri. Pas le choix d'accepter de me faire rincer moi aussi. Une vague suffit pour saler son homme. Je ne peux pas me rincer à toutes les fois à l'eau douce. Vous essayerez de dormir avec une poignée de sel dans votre lit. Vous m'en donnerez des nouvelles...

Je dis une poignée de sel et ce n'est même pas exagérer. Après quelques vagues, une fois la peau sèche par le vent, je me passe les mains sur la peau et j'ai du sel sur les mains.

Alors, la journée de vendredi se passe tant bien que mal. Je ne cuisine pas, j'ouvre des cannes de conserve depuis jeudi. Nous continuons à monter et descendre ces montagnes d'eau. La gîte est toujours extraordinaire, le gréement semble tenir, la coque qui se fait bombarder de coups de masse semble endurer la navigation.
Le temps semble vouloir se calmer un peu en soirée. Je devrais être bon pour dormir un peu. Effectivement, je dormirai et me réveillerai régulièrement pour vérifier ce qui se passe à l'extérieur. De toute façon, je ne dors que légèrement. Les coups sur la coque résonnent dans le bateau. Et ils me viennent droit au coeur. Dure navigation pour cette petite Loréline, et moi je dépends d'elle. Et je me fais brasser la cage, faut le dire, je ne me fais pas caresser en ce moment.

Je n'ai jamais eu le mal de mer, je touche du bois. Mais samedi matin, j'ai un mal de crâne. Je décide de prendre deux advils avec mes cafés. Peut-être que les cafés auraient suffi, mais je n'aurai pas apporté les advils pour rien, je les essais. Mon petit déjeuner fonctionne bien. Ensuite, je me demande si je ne me ferai pas des oeufs brouillés dans la poêle ou bien brouillés à la coque. De toute façon, ça brasse assez, ils finiront brouillés de toute façon. Finalement, c'est trop me demander. Je décide d'ouvrir une canne de conserve. Ce fut une expérience pas très concluante. Avec une telle gîte, il est difficile de ne pas faire de dégâts en ouvrant une canne. J'en renverse partout. Je ne suis pas avancé, ramasser les dégâts avec une canne de conserve ouverte dans les mains... Ce n'est pas pratique!

Le vent perd de la force. La mer suit la tendance, environ 4 mètres de hauteur. Durant la soirée, la mer et le vent seront exquis. Nous ne subissons plus les coups... Le ciel se dégage laissant entrevoir des étoiles, la Grande Ourse et Orion sont au rendez-vous. L'envie de rester réveiller me vient à l'esprit. Il y a aussi du phytoplancton et des méduses par-ci et par-là. Mais je dois me coucher, j'ai du sommeil à reprendre. Je vais au lit. Mais la vie m'obligera à me lever. Je sens que nous perdons trop de vitesse. Je dois larguer de la toile. La mer devient trop tranquille. Je ne peux pas mieux dormir. Il faut tout de même un peu d'action, des vibrations quelque chose qui anime mon environnement. Je vais voir ce qui se passe. Je vois 2.0 noeuds sur le loch. Ouais, je dois larguer mes deux ris ou rien du tout. J'hésite, le vent reprend... 3.8 noeuds de nouveau. Je retourne au lit. 30 minutes plus tard, je me relève, 1.7 noeud au loch... j'attend un peu, je largue la grand-voile au complet. Nous reprenons de la vitesse. 4.5 noeuds, wow! Le ciel est tellement beau, la navigation tellement parfaite... la luminescence dans la mer... je dois me recoucher, reprendre mes heures de sommeil perdues. Je retourne au lit. Mais le calme revient, je ne peux fermer l'oeil dans ces conditions. Je retourne sur le pont. Merde le vent se calme vraiment trop. Je devrais affaler mon yankee... Je me ferai mouiller pour vrai sur la proue comme ça en pleine nuit... Mmmhhh... Je réfléchie, notre cap est vraiment bon, nous faisons presque du nord, ce serait presque un pêcher de ne pas laisser complètement accomplir à cette petite bête ce qu'elle peut accomplir. Je dois me mouiller. Je revêts uniquement ma frontale et je vais sur la proue affaler mon yankee. La vague fait son travail assez rapidement, je la prends plein la gueule! Comme ça nous sommes quitte! Je peux affaler le yankee sans avoir peur de me mouiller plus! Une fois mouiller, le génois dérouler, notre vitesse reprend une allure plus agréable. Je n'ai pas le choix de me faire un café, savourer ce moment de navigation absolument incroyable. Je veille un peu avec Loréline aux commandes. Ce fameux régulateur d'allure qui est absolument infatigable. Le yankee se repose durant que le génois reprend vit. La grand-voile commence à avoir son voyage un peu, mais elle tient bon. Le spi, il ne dit pas un mot encore, mais je sens qu'il a des fourmis dans les jambes, je me demande bien s'il y aura du temps pour lui... L'équipage vit du bon temps, tout le monde est heureux!



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Imprimé le : 20 août 2017