Sylvain Fortier - Les projets Équiglobales

Carnet de Bord

13 janvier 2014

Samedi matin 11 janvier 2014

Je suis encore une fois assis sur Loréline. Nous sommes ancrés dans un endroit tout à fait paradisiaque. Le ciel est gris, il pleut légèrement et je peux voir la transpiration de la forêt. Image très particulière... Il fait chaud, mais c'est supportable. On voit que la végétation est pleine de vigueur. Je prends un café, cette fois-ci je n'en manquerai pas.
Toutefois, il y a un bon vent frais, parfois par rafale. Le vent vient du nord. Nous sommes situés au sud d'une butte. Elle nous protège au moins de la mer qui serait méchante sinon. Mais la butte doit aussi faire accélérer le vent. Alors, les rafales sont vraiment puissantes. Mais l'ancre tient dans du beau sable blanc, probablement de l'importation! Quelle chance que j'ai eu d'identifier finalement cet ancrage. Hier matin à pareille heure, je ne disais pas tout à fait la même chose. Je suis passé par toutes les gammes d'émotions en entrant dans cette île vendredi matin.

La décision de laisser passer la dépression était prise et lorsque je prends une décision contraire à mes premiers objectifs, je dois me trouver des raisons pour renforcir ma décision pour m'assurer ne plus revenir sur la question. Mon enrouleur faisait un bruit bizarre, il faut que je regarde ce que c'est, et j'aie trouvé aussi certains rivets de mes panneaux solaires que je dois changer, ils ont un lousse et ils font du bruit. Et aussi, je dois admettre qu'il aurait peut-être été plus dangereux de retourner en mer que de me trouver un site d'ancrage. Décidément, en navigation les étapes d'atterrissage et d'appareillage sont plus difficiles que la navigation en mer. Pas seulement techniquement, mais physiquement. Je connais mes capacités à dormir peu, mais la fatigue joue sur le moral par la suite, surtout lors de situation critique. La machine a ses limites.

Je ne suis jamais entré dans un atoll semblable auparavant. Donc, je ne connais pas du tout de quoi ça peut avoir l'air. De plus, je n'avais pas la carte détaillée. J'avais seulement une carte électronique qui n'est sûrement pas très à jour. Mais jusqu'à maintenant, elle m'a toujours bien servi. Alors, je me suis dit que ça devrait aller cette fois-ci encore.

De plus, je ne faisais pas un gros détour. En faisant de l'est, j'étais presque sur le chemin. Je vais juste un peu plus au sud. Je ne me rallonge pas de beaucoup. Et je serai bien placé pour repartir par la suite. Alors mercredi soir, c'était parti! J'ai fait mon point GPS pour la passe d'entrée. Je fais mes calculs scientifiques.
J'arrivais jeudi soir juste après le coucher du soleil. Ce n'est pas bon du tout pour un endroit que je n'ai pas les bons outils pour y accéder. Je retarde donc mon arrivée pour le lendemain matin. Il faut donc que je ralentisse la machine. Il vente quand même beaucoup.

J'envoie simplement moins de toile et ainsi je rends la navigation plus confortable. Ce confort me permet d'utiliser l'eau de pluie pour me laver et rincer bien des choses. Dans la nuit de jeudi, il ne reste pas beaucoup de miles à faire, environ 30 miles nautiques. Je dois dormir au moins une heure ou deux. Je me laisse donc plus ou moins dériver avec un peu de toile pour garder Loréline accoter dans le vent et me garder un minimum de confort pour pouvoir fermer l'oeil.

Le confort est toujours une chose relative...

Il est environ 22h. Et je vais me coucher. Mes deux alarmes sont réglées à 00h35. Je calcule qu'avec la dérive je me rapproche de quelques miles durant mon sommeil, il en restera environ 25 à faire.

Donc, je pourrai régler plus ou moins notre vitesse selon la grandeur de voile pour arriver le plus tôt possible, mais après le lever du soleil. Je veux faire les dernières heures d'approche au soleil, pour bien voir les alentours. Le plus beau dans tout ça, la marée, qui est très faible (3 pieds environ), elle commence à monter aux petites heures du matin. C'est aussi un logiciel que j'ai sur l'ordinateur qui me dit tout ça. Je l'ai éprouvé plus d'une fois. Jusqu'à maintenant, il ne m'a pas joué de tour.

Tout se passe comme prévu. Je me lève avant que mes alarmes ne me réveillent. J'accélère Loréline pour arriver convenablement vers 6h00 à quelques miles du point d'entrée. J'ai le temps de faire un autre somme, car je sais que tout est sous contrôle. Je ne peux pas échouer mon bateau. Il reste trop de miles à parcourir et je suis relativement en forme pour être sûr de me réveiller d'ici quelque 20-30 minutes. En fait, le genre de somme que je fais dans ces cas-là est très peu profond. Je reste quasiment réveiller, je fais juste m'assoupir. Mais le bienfait ressenti est incroyable. Le soleil se lève finalement et je vois les montagnes au loin. Elles ne sont pas si hautes, mais on voit qu'elles sont bien découpées, façonnées par la nature. Trop belles! Je m'approche, il y a une dérive. Je m'en doutais. Je faisais attention pour arriver avec un angle d'approche qui tenait compte d'une possible dérive. Tout se passe bien pour l'approche. Avec l'aide des jumelles, il semble y avoir une marque près de la passe avec un genre de caillou juste à côté. De plus près, ce caillou révèlera plutôt une vieille épave échouée entortillée, recroquevillée sur elle-même. Celui-là a été un peu moins chanceux que moi.

Malheureusement, je ne vois pas l'alignement suggéré sur la carte, bien sûr à presque 3 miles de distance, c'est un peu difficile à voir une marque sur la terre. Je ne la verrai pas du tout finalement, même à une centaine de mètres des montagnes. L'alignement doit avoir disparu à travers la nature. En m'approchant de la première marque, on voit les coraux de chaque côté qui dessine l'entrée qui semble naturelle. C'est ce qui est incroyable! Une passe naturelle? Est-ce possible. Je pénètre dedans. Il y a d'autres marques plus loin. Ce sont simplement des poteaux. Autrefois, il devait y avoir des
lumières. Certaines marques ont déjà été remplacées. On voit l'ancien bloc de ciment avec un reste de poteau juste à côté du nouveau. Il y a à peu près 250 pieds d'eau en dessous de nous. Et la passe se referme tranquillement. Elle est large de deux cents mètres environ à son plus étroit, mais toujours le même niveau d'eau. Mais comment peut-il y avoir autant d'eau juste en dessous et pouvoir y avoir un bloc de ciment presque juste à côté. Ce n'est absolument pas possible! Je réalise où je suis. Suis-je en train de rêver... Ça pas d'allure. C'est fascinant comme endroit. Je n'aurais jamais pu imaginer un endroit aussi extraordinaire que ça. Comment se peut-il.

De plus en plus, je vois la végétation luxuriante se dessiner sur les îles. Pincez-moi quelqu'un! Mais ce moment d'exaltation aurait pu devenir très éphémère. Parce qu'ensuite je devais trouver un endroit convenable pour ancrer, chose moins facile dans un milieu inconnu et en continuelle mouvance, avec une carte pas tout à fait exacte...

J'avais déterminé quelques endroits avant mon approche sur ma carte électronique, en la prenant pour acquis... chose à ne pas faire...

L'entrée finale s'est bien déroulée. Je ne suis pas sûr que l'alignement était tout à fait bon par contre. Je me suis fié aux marqueurs et j'ai dû dévier de l'alignement. C'était un peu mauvais signe pour la suite des choses. Je me suis approché du premier endroit possible d'ancrage. Pas tout à fait convainquant sur le coup.

Il semble y avoir des coraux, des hauts fonds... Je m'arrête, me laisse dériver et jette un coup d'oeil sur ma carte. Il y a un petit vent. Un bateau passe, je vais lui demander son avis... Il n'arrête pas... Il a le gaz au fond... Lui, il sait où il s'en va... Je vais au 2e endroit d'ancrage possible. Je ne suis pas convaincu non plus, il semble y avoir du corail dans cette baie. Mais pourquoi mettent-ils un quai à cet endroit alors? Le vent devient plus fort.

Un vent du nord. J'essaie de passer les marqueurs très tranquillement avec un oeil sur le profondimètre... Rien de bon, mon feeling semble être bon. Je ne passe pas là. Je retourne au premier endroit. Je sonde un peu. Ouf... ça ne dit rien qui vaille. Le fond passe de 80 à 50 à 20 à 10 pieds trop rapidement. il y a du corail là aussi...

merde, le vent se lève... Je commence à me demander ce que je vais faire... Je vois une passe sur la carte qui donne dans une baie bien protéger. Il n'y a pas de profondeur indiquer par contre. J'essaie d'aller voir. Je sonde tranquillement. Je fais des ronds dans l'eau.

40 pieds, je reviens et je fais plus large. Il y a quelque chose de pas mal ici. Je vais plus loin. 20 pieds, 10... oups. Je cogne le fond. Ça ne cogne pas dur, j'avançais à 0.5 noeud. Mais ce n'est pas du sable, j'ai touché du corail. Je fais demi-tour. Le fond n'est pas bon par ici non plus. Je commence à être inquiet. Le vent se lève plus sérieusement, je ne suis pas à l'abri. Il y a même une vague qui se dessine. Je vais vers le sud. C'est ma seule chance.

Je vois quelques endroits possibles. Je sors mon ordinateur dans le cockpit. J'essaie de suivre les marqueurs. Mais ils commencent à être moins évidents et certains ne sont plus là. Je vois le corail sur le bord. Mais au large, il y a du corail partout aussi... Je
suis comme entouré, il n'y a qu'un endroit où aller. Mais, je fais le mauvais choix. Je vais à gauche du seul poteau. Le fond monte rapidement, je vois le fond. Je fais demi-tour... mais le vent souffle... Je touche le fond. Loréline gîte. Je mets le moteur au fond, faut que je m'en sorte. Je pense ouvrir la voile. Mais finalement nous nous libérons, on flotte de nouveau. Je vais vers le large. Je dois protéger l'ordinateur, le vent souffle et il y a des gouttes d'eau projetées par les vagues qui entrent dans le cockpit.

Ce n'est pas beau. Le vent continue d'augmenter. Je décide de continuer, je vois un marqueur plus loin. Il doit être bon, mais il n'y en a qu'un. Je fais un autre mauvais choix. Et je touche le fond encore. Je réussis à m'en sortir encore. Chanceux. Un moment donné, je pense à jetter l'ancre où il y a 20 pieds d'eau et attendre que le vent passe le temps qu'il faut. Mais je suis tellement à une mauvaise place. Mais je suis mieux ancré à une mauvaise place qu'échoué à une mauvaise place. Je me ressaisis.
Le vent continue à devenir plus fort. Certains moments je perds espoir. Qu'est-ce que je fais ici? J'essaie de me repérer sur la carte, tout en naviguant, et en même temps de trouver un endroit pour m'ancrer. La seule chose que je peux être sûr, il y a du corail et des cailloux un peu partout. Rien pour me rassurer. Je remarque finalement derrière une butte un possible endroit. Je vois un pont reliant les îles que je ne voyais pas sur ma carte. Ce qui veut dire que ma carte est vieille un peu. Finalement, je décide de faire plus de sud. Il semble avoir des endroits plus accessible et mieux protéger. Je m'enligne pour passer entre un îlot et la terre. C'est là que je réalise que ma carte électronique n'est pas fiable pour le détail. Je serais entré en collision avec l'îlot si je m'y étais fié.

Il y a un tier de minute de longitude de différence entre ma carte et la réalité. Elle me donne tout de même un bon aperçu. Mais pour les dangers à éviter, c'est très dangereux. Je ne peux pas naviguer avec précision dans ces conditions. Je vous jure que là, la seule chose que j'ai dans la tête... Dès que je trouve un carré de sable pour jeter la pioche, je la jette. Je contourne donc finalement la butte qui protège peut-être mon lieu d'ancrage. Il y a un club de vacance au fond de la baie! C'est sûr qu'il y a du sable à cet endroit! Je vois qu'ils ont délimité leur plage avec une corde et des flotteurs.
Je tourne en rond, il y a 40 pieds d'eau, c'est beaucoup. Merde, je vais un peu plus loin, 50 pieds.. Merde, je me rapproche de nouveau de l'enclos à baignade... oups, je vois 32 pieds... youhou! je reviens sur mon carré de sable! À 32 pieds je me sens bien, j'ai une bonne ancre elle a toujours bien tenu même par 53 noeuds de vent au Sénégal. Je jette la pioche à 34 pieds finalement. Je file toute la chaîne 100 pieds. Il vente par ici, nous sommes dans un creux de la butte. Mais nous sommes ancrés. Loréline tire sur son ancre comme un poisson sur la ligne à pêche. Elle essaie de se décrocher d'un côté comme de l'autre, elle tire. Mais nous sommes bien accrochés!

Youhou!! Vive la vie! Je file un peu de câblots, 20 pieds...

Et voilà!

Les autorités m'attendaient de pieds ferment... histoire à suivre!



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