Sylvain Fortier - Les projets Équiglobales

Carnet de Bord

8 janvier 2014

Faire de l'est

C'était ma première idée. Mais ce n'était pas aussi facile à faire que je l'avais imaginé. En sortant de la mer de Molucco (en Indonésie)... Le vent était faible. Pour avancer, je devais rester auprès du vent, afin de profiter du vent apparent créé. Dès que j'abattais un peu, la vitesse diminuait et il y avait une vague qui me bloquait tout de suite. J'étais pris pour rester auprès du vent et faire avec le vent que j'avais. Le vent variait du nord au nord-est en alternance. J'aurais peut-être dû faire de l'est lorsqu'il était au nord-est. Mais je me sentais proche des îles et je voulais rester au milieu de la mer. Donc, j'allais le plus possible au nord. Je tirais des bords régulièrement et parfois plusieurs fois par jour. Je ne dormais pas vraiment bien. Le vent était faible, donc je ne sais pas d'où la vague sortait exactement. Je voyais la vague de fond venant du nord. Une belle grosse houle de 1 à 2 mètres. Celle-là ne nous gênait pas. Mais, il y avait aussi une vague plus courte et pernicieuse. Elle me donnait de la misère à être confortable et rendait la progression difficile.

Il y a même deux nuits que je n'ai pas pu dormir. Juste à la tombée du jour, le faible vent nous lâchait. Les voiles flacottaient puis claquaient. C'était impossible de dormir. J'ai dû affaler les voiles. Mais les voiles affalées, la vague rendait le bateau inconfortable. Impossible de dormir comme ça deux nuits d'affilées. Et au matin, le vent toujours faible reprenait de plus belle.

Lorsque j'aurais probablement pu faire de l'est. Le vent ne provenait pas exactement du nord-est en fait, mais plutôt de 600. Lorsque j'essayais de tirer un bord vers l'est, je faisais un peu trop de sud à mon goût. Alors, je continuais non chalamant vers le nord. Mon voilier n'est pas un bon bateau pour le près. Et avec une mauvaise vague et un vent faible, c'est encore pire. Alors parfois notre cap au nord devenait plutôt nord-nord-ouest. J'étais un peu mal foutu. Je me suis demandé pour les courants marins. J'avais déjà vérifié. J'avais une bonne idée. Mais juste au cas où j'aurais mal vérifié, j'ai ouvert de nouveau les chartes de pilotage. Je me suis rendu compte que pour le secteur durant le mois de janvier il y a deux versions. En ouvrant celles de l'océan Indien, les courants montent vers le nord. Mais celles du pacifique nord les courants sont totalement différents. Je suis un sceptique depuis belle lurette. Je me suis demandé vers où le courant s'en va réellement?

Alors le dimanche 5 janvier, je réalisais que je faisais trop de nord et que si le courant était comme dans les chartes de pilotage du pacifique, j'allais naviguer vers les Philippines. Mais sinon, je risquais de monter mieux vers le nord simplement. Mais là, il y a aussi une histoire de dépression qui s'en vient à travers tout ça, l'histoire se complique un peu. Je décide d'essayer de faire de l'est. Je n'arrive pas à comprendre encore vraiment pourquoi. Mais selon les conditions, il arrive parfois qu'il y ait une amure qui procure une meilleure progression que l'autre. Je crois que l'angle de la vague y est pour quelque chose. Mais cette journée-là, mon cap vers l'est n'était bon à rien. Je reprends mon cap ver s le nord après quelques heures. Il est meilleur pour le moment, mais seulement pour le moment.

Durant la nuit de dimanche, le courant commence à faire des siennes et je me fais pousser de plus en plus vers les PhIlippines. Décidément, je crois que les chartes de pilotages du pacifique nord avaient raisons. Je dois faire avec elles. Il faut que je fasse beaucoup plus d'est pour pouvoir passer au travers de ce courant sans dériver jusqu'à la côte, car le vent ne me donne pas de chance du tout. Cap à l'est.

Lundi, le vent se lève solidement. Je prends jusqu'à trois ris et j'enroule le génois. Ah bon, je suis en navigation moi là?! La mer se lève bien entendu. Des creux pouvant aller jusqu'à trois mètres. Je suis auprès du vent... Trois mètres de vague réveillent son homme. L'eau de mer partout sur le pont, je ferme tous les hublots. Je me fais mouiller d'un bout à l'autre, même en dessous de mon cabinage. Je ne mange pas beaucoup, nous sommes gîtés. Mais nous allons vers l'est. Un changement de cap s'effectue vers 17h. Il y a trop de sud de notre cap. Nous avons dépassé les 1350. Je me suis établi cette règle minimale. Je tirerai des bords pour longer ce courant qui me pousse vers l'ouest. Et lorsque la dépression arrivera, je pourrai faire cap au nord avec un vent suffisamment fort pour ne pas trop dériver. Le courant est assez large. Il mesure 100 de latitude donc 600 miles nautiques. Dans le meilleur des mondes, il me faut 5 jours pour le traverser, pratiquement impossibles. Mais je dériverais de 120 miles vers l'ouest. Dans un cas vraiment ordinaire, je pourrais prendre facilement 10 jours pour le même trajet,l je dériverais de 240 miles. Il est possible d'imaginer un pire scénario. Et ce dernier pourrait m'amener sur la côte asiatique, je ne sais trop où. Alors, en faisant le plus d'Est possible, je me donne des chances d'atterrir au Japon sans trop de problèmes. Et la dépression qui s'en vient devrait me donner du vent franc Est. Je devrais pouvoir faire cap vers 200 environ, être plutôt au près bon plein, donc avoir une bonne vitesse de croisière. Je ne suis pas à tirer des bords pour rien.

Il reste environ 1600 miles nautiques à faire pour rejoindre Tokyo. Il est difficile à savoir en combien de jours. Nous faisions environ 60 miles par jour. Mais là, je vais naviguer différemment.

Le mardi 7 janvier, je me réveille plus sérieusement vers 3h30. Ce réveil-ci sent quelque chose de spécial. En jetant un oeil à l'horizon... oups... des nuages noirs, de la pluie qui s'en vient, un coup de vent c'est sûr. Le temps de prendre deux ris d'un coup. Je regarde l'état de la situation. Le vent rentre, la pluie, le voilier gîte, la mer, toute la galère... Il faudrait que j'enroule le génois. Je constate que je commence à faire de l'ouest un peu. Je vire de bord. J'enroule le génois comme il se doit. Je fais cap vers 1100 dorénavant. Il s'est produit exactement la même chose mercredi matin. C'est toujours plaisant de pouvoir se rincer à l'eau de pluie, mais il fait tellement chaud que cette sensation ne dure pas bien longtemps.



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Imprimé le : 24 juin 2017