Sylvain Fortier - Les projets Équiglobales

Carnet de Bord

18 décembre 2013

On lève l'ancre à voile

On lève l'ancre à voile

Contre toute espérance mon extension de visa était prête mardi matin. Sur le chemin pour m'y rendre j'ai fait des prises de vues sur la file d'attente de mobylettes aux pompes de la station-service. Elle est tellement longue que les stations-services improvisées se sont multipliées un peu partout sur les routes. Ces dernières transversent l'essence dans des anciennes bouteilles d'eau. Les personnes attendent sur le bord de la route avec leur dizaine de bouteilles de ce précieux liquide. Et lorsqu'un client se présente, elles transversent le contenu à l'aide d'un entennoir dans le réservoir de la mobylette. J'en ai même vu un partir avec une bouteille de surplus. Le poste à essence artisanale que j'ai filmé, c'est vraiment drôle, c'est une gang de femmes qui me salue toutes les fois que je passe en vélo! Ce matin j'attendais un client propice pour filmer la scène.

Le prix peut varier d'un endroit à l'autre bien sûr. À la pompe, le prix de l'essence est de 6500 rupiants, environ 0.65$. Le diesel est de 5500 rupiants, parfois 6500. Dépendant de l'île où vous êtes. Mais pour les marins, Il devrait y avoir une taxe qui double le prix du diesel. Si celui à la pompe sait que c'est pour votre embarcation, il peut vous charger le double du prix. C'est une genre de corruption, question de faire plus d'argent avec les navigateurs. Il y a un autre type de diesel qui se vend 12500 rupiants du litre, je ne connais pas la différence. Mais j'ai toujours été chanceux. J'arrive avec mon bidon sur mon vélo et ils ne me posent pas de question. Je crois en fait qu'ils le savent. Je n'ai juste pas l'air très riche.

En même temps que je filmais la scène de la pétrolière. J'ai rencontré un jeune homme qui travaille dans la shop juste à côté. Un genre de petit garage qui a l'air de réparer un peu de tout. Les gens me voient passé depuis quelques jours et ils me remarquent, c'est sûr. Il n'y a pratiquement pas de vélo par ici et je suis encore trop blanc. De toute façon, quelqu'un m'a dit que j'avais l'air d'un touriste. Mais, je me tue à leur dire que je ne suis pas un touriste. Je plante des arbres, j'étudie l'humanité et je me pousse.
En arrivant au débarcadère ce matin, l'endroit où je laisse mon annexe pour la journée et mon vélo pour la nuit. Les trois travailleurs sont venus me voir comme d'habitude. Ils étaient avec un autre type qui parlait anglais. Lui, il voulait me rendre service, bien sûr pour avoir des sous. M'aider pour mon diesel, m'aider pour l'immigration... Je lui ai expliqué ce que je faisais dans la vie et pourquoi je le faisais, je suis sans le sou et je suis autonome avec mon vélo. J'ai bien aimé notre discussion, car, les gens comprennent ce que je fais et pourquoi. Personne ne trouve que ça a du bon sens ce qui se passe dans le monde. Les trois travailleurs construisent un hôtel. Ils gagnent 40 000 rupiants par jour de travail. Environ 4 $. Impossible d'avoir une femme avec ce revenu. C'est pareil partout. Les travailleurs ont de la difficulté à se marier. Je leur explique chez nous, notre salarié minimum qui a de la misère à vivre convenablement... Ces trois hommes travaillent sans mécanisation, avec un mélangeur pour le ciment par contre. Pelle et pioche, ils charrient les pierres à la brouette pour les fondations de terrassement et de l'hôtel. Le proprio n'a pas beaucoup d'argent selon eux. Vous devriez voir la grandeur du terrain sur lequel il construit son hôtel! Ce n'est pas un petit hôtel de fond de ruelle.

Une fois rendu au bureau d'immigration, il est 8h30 environ. Tient! Voilà le même monsieur qu'hier. Il parle anglais. Mon passeport est prêt. Je saute de joie. Je lui explique ce que je fais dans la vie. Belle discussion! Il me suggère d'en parler à leur Président. J'ai du pain sur la planche. Il faudrait que je commence par chez nous avant.
Je repars sur mon vélo. La vie est belle. Je décide de me procurer quelques oeufs pour le voyage. Une autre belle rencontre à la mini-épicerie. Je décide ensuite d'aller me rassasier au petit restaurant que j'ai découvert hier midi. Sérieusement, le meilleur petit restaurant rapide de la région. Il va me manquer. J'en profite, parce que j'ai encore un bon bout à ne manger que du cannage ou des pâtes. Il me reste tout de même quelques mois de navigation.

Revenu au débarcadère, les travailleurs viennent m'aider à mettre mon annexe à l'eau. Je leur offre la boîte de biscuits que je me suis achetée pour passer Noël en mer. Je me dis que des biscuits tout seul, c'est moins bon que des biscuits entre amis. Alors, je leur laisse, ils sont trois. Je fais deux voyages d'annexe à Loréline, j'ai beaucoup de choses, dont mon vélo à ramener. Ils me prennent en photo avec eux. Moi, je n'ai même pas osé leur montrer ma caméra vidéo. J'aurais aimé les photographier.

Une fois sur Loréline, je range tout ce qui se doit. Je grimpe l'annexe à bord. Je ne navigue jamais en tirant mon annexe. Elle se retrouve sur le pont bien attacher et je m'organise avec. Même si j'ai moins de place pour travailler. Sauf en grande traversée, elle est dégonflée, roulée et rangée le coffre. Il semble y avoir un petit vent ce matin. Il est 10h30. Je lève l'ancre tranquillement. Je la mets sur son davier rapidement. Je cours en arrière et je déroule le génois! Ça y est! Nous sommes partis à voile. Je règle le régulateur d'allure. Je hisse la grand-voile. Il nous faudra tirer des bords pour sortir de la baie. Je me pratique à manoeuvrer, ça fait longtemps! Je coupe court sur le trajet que j'avais prévu finalement. Je voulais passer entre les bouées qui ne sont plus là d'ailleurs. En arrivant près des îles, je vois bien qu'il y a de la place en masse pour passer. Un orage prend forme au-dessus d'un volcan. Le nuage est atrocement noir, je me dis, de toute façon, qu'il va vers le sud lui. Eh bien non, il me fonce dessus. La pluie tombe comme des clous. Wow! Je disais à un monsieur d'une épicerie que je n'avais pas eu de douche depuis un certain temps! Ce gros nuage me permet de me rincer le corps, me laver les cheveux au shampoing. Rincer certains vêtements, des serviettes et aussi récolter quelques litres d'eau de pluie pour boire. De la bonne eau! Le vent tourne, je fais fausse route, je ne vois pas où je vais. Mais, je sais que j'ai passé l'Île que je dois dépasser dans ce sens. Je ne suis pas inquiet ça va s'éclaircir, mais la pluie ne cessera qu'en soirée. J'aurai fait un bon bout à voile.

Mercredi matin, un vent faible de l'ouest-nord-ouest nous porte. Un courant de presque un noeud nous pousse dans la bonne direction. Qu'est-ce que je suis chanceux avec les courants. Au total, nous faisons 3 miles à l'heure. Ça fait du bien, avoir une belle navigation. Je voulais remplacer les rayons de ma roue de vélo... Il ne m'en reste plus. Ils cassent tous les uns après les autres. Je n'en trouverai pas avant d'atteindre le Japon. Nous croisons un cargo. Sa route est d'est en ouest. Le ciel reste couvert toute la journée. L'atmosphère reste beaucoup plus fraîche comme ça et en plus avec la brise... Je suis vraiment bien, si je ne bouge pas trop.

Les nuages défilent toute la journée. Je prends même un ris dans la grand-voile. Si les zones de convergences étaient toujours comme ça! J'avance parfois à 6 noeuds avec le courant. On mange des miles. Si ça continue, je n'arrête pas à Kendari. Je continuerai jusqu'à Bitung directement. Ça fait du bien de la belle navigation. Le régulateur fait son travail comme un charme. Je peux être à l'intérieur sans m'inquiéter de quoi que ce soit. Je me fais plusieurs points à éviter. Il y a des cailloux partout sur le chemin. Ils sont assez distancés, mais je prévois d'avance. Je connais la route après avoir repéré les cailloux.

Il y a des vagues de trois pieds aujourd'hui. Je me sens en mer. Sensation particulière de liberté tout d'un coup, éphémère bien sûr...



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