Sylvain Fortier - Les projets Équiglobales

Carnet de Bord

10 décembre 2013

Cauchemard

J'arrivais dans un endroit perdu du monde, presque détaché de la civilisation. Les enfants nus couraient sur la plage, intrigués par ce blanc venu d'une autre planète. Ne parlant pas leur langue, impossible de se comprendre vraiment. Mais l'un d'entre eux, un jeune adulte, a compris, visiblement ce ne sera pas ici que j'aurai l'aide adéquate. Une vieille femme, tout de même bien en forme, m'offrait sa case pour me reposer. Ce n'est pas un hôtel, mais elle m'offre tout ce qu'elle peut m'offrir. Décidément, il est difficile de se comprendre lorsque l'on ne parle pas la même langue. Ai-je l'air si fatigué? L'un d'entre eux, vu que je m'approchais de ses plats, réussit à m'offrir à manger, des bananes frites! C'est tellement bon avec un bon café. Je n'avais simplement pas la force de me faire à manger. Pour un dollar, je ne crois pas qu'elle est abusée sur le prix. De toute façon, simplement d'être arriver, j'aurais tout donné ce que j'avais, le peu que je n'ai même plus ça fait longtemps. Les jeunes se rincent à l'aide d'un puit d'eau douce après être sortis de la mer. Je remarque les cases sont faites d'à peu près rien. Des matériaux locaux, les murs sont fermés par des lanières de feuilles tressées. D'une simplicité remarquable. Bien sûr il y a des mobylettes et quelques voitures. Mais les jeunes adolescents sont dehors. La plupart végètent comme nous végétions à la même époque. Certains sont à la pêche. Toutes les méthodes de pêches sont bonnes.

Durant la soirée, il y a une pêche au filet communautaire. Ils sont une quinzaine avec une barque à la rame pour l'étendre plus au large. Et ensuite, il le retire. Il faut pêcher s'ils veulent manger. Le lendemain matin, ils procèdent de la même façon. Tandis que certains vont tenter leur chance plus loin, pour avoir de plus gros poisson j'imagine?!
Je suis arrivé dans ce petit paradis après avoir vécu l'enfer sur la mer. J'avais fait la paix avec mon petit diable. Je lui avais dit que je l'utiliserais pour traverser cette zone de convergence, je n'avais pas le choix. J'ai fait un changement d'huile et resserré tous les boulons avant de partir de l'île de Bali. Je lui avais donné beaucoup d'attention.
J'ai fait ma sortie de l'île de Bali de peine et de misère mercredi en après-midi. Les bureaux, c'est toujours la même chose. Si au moins ce paquet de paperasse servait vraiment à quelque chose autre qu'à s'entasser dans un coin et à produire des jobs aux fonctionnaires, qui autrement qu'en ma présence sont à faire un somme ou bien ils regardent leur téléphone intelligent...

Une dernière petite épicerie durant l'après-midi en même temps que mes 56 aller-retour dans les bureaux, car l'ordre dans lequel je dois les visiter n'est pas le même qu'à l'arrivée. Et comme par hasard, la personne responsable de celui de la marine est à une cérémonie de plantation d'arbres. J'ai vu la cérémonie en passant, mais je n'ai pas remarqué le responsable. Mais lui, il m'avait vu. Il me reconnait, il n'y a pas 56 blancs comme ça qui s'amusent à planter des arbres à travers la planète.

Je me suis levé jeudi matin avant le soleil. J'ai pu prendre le temps. La marée est vraiment basse, je contemple la baie que je traversais pour aller planter mes arbres. Elle est recouverte de deux pieds de terre. Je pourrais traverser à pied. Je prends quelques photos. Le soleil se lève, de toute beauté. Je salue mes voisins de ponton. Des Anglais, ils se lèvent tôt eux aussi. Je leur raconte un peu mon histoire. Je ne sais jamais trop quelles péripéties raconter, je commence à en avoir trop. Je suis parti après la renverse de marée. Le dernier connaisseur du coin m'a dit que je dois descendre 4 heures avant la marée haute. Ce qui ne fait pas de sens chez nous. Mais cette méthode devrait me donner un contre-courant près de la côte, le seul moyen pour sortir d'entre ces îles.

Je pars comme il se doit alors. Il est vraiment plaisant de croiser des pêcheurs de toutes sortes dans le chenal de la sortie de Benoa. Certains à pied ont l'eau jusqu'à la ceinture. D'autres à la rame me montrent leur prise! Il est tôt, ils ont dû se lever en même temps que moi j'imagine. D'autres ont un moteur. La sortie de la passe se fait très bien. Je suis un peu inquiet des bancs de coraux près de l'île de Serangan, je vais plus au large. Pas trop loin, déjà à 120 pieds de profond je sens le courant changé de direction, en restant en bas de 100 pieds, j'ai effectivement un contre-courant, un bon noeud. Je continue ma remontée au moteur. Il n'y a pas de vent. C'était prévu comme ça. J'ai 40 miles à faire pour sortir d'entre les îles de Lombok et de Bali.

À mi-chemin, le vent se lève légèrement. Je lève les voiles pour m'aider. Un peu plus loin, il y a des cailloux. On m'a dit que je suis mieux de passer entre eux et la terre, il n'y a pas beaucoup d'espace, mais ça passe. À l'approche, le moteur s'éteint par lui-même. Les voiles ne me donnent qu'un demi-noeud et le courant me donne trois noeuds. Je me sens un peu bizarre. Je vois le goulot se resserrer, les cailloux sont monstrueux. L'eau en dessous de la quille monte à vue d'oeil. Je ne peux plus rien faire autre que diriger le mieux possible au milieu du goulot. Je ne suis pas manoeuvrant. Je vois 20 pieds d'eau lorsque je passe à 100 pieds des cailloux. Il y a des pêcheurs à pirogue qui sont encore plus près. Mais ils n'ont pas de tirant d'eau et ils connaissent la place aussi. Moi je passe les fesses serrées. J'ai l'impression de presque toucher aux cailloux. Je ne me sens vraiment pas bien. Une fois passer les cailloux, l'eau frétille et lève des vagues de 3 pieds. La mer est folle comme une ligne de cisaillement à certains endroits sur le fleuve, mais en beaucoup plus intense. Je ne me sens vraiment pas gros. Le vent ne m'aide pas vraiment et je vois l'autre île plus loin arrivée. Un autre goulot d'étranglement. Il y a une brise plus forte qui se lève d'un coup. J'essaie de passer au vent de l'île, je ne veux pas revivre le stress des cailloux. Je tire un bord pour essayer de m'éloigner du rivage. Rien à faire. Je dois faire face à la musique. J'essaie tout de même de remonter le vent le plus possible. Pour passer l'île. Je sens que nous le faisons, je vois l'île tranquillement passer sous notre vent. Le courant est très fort. Et lorsque nous passons l'île. Nous sommes attirés par le contre-courant derrière l'île comme celui d'une roche dans une rivière. Et rapidement, je me retrouve au même endroit que si nous avions passé sous le vent de l'île... C'est incroyable, je regarde la scène et je n'en reviens pas. Je m'en vais vers la plage. Une chance qu'il y avait du vent un peu. J'ai vraiment très peur des cailloux. Et nous continuons d'avancer avec les voiles et le courant. Une bonne vitesse sur le fond, environ 5.0 noeuds. Le vent se lève bien, car nous approchons du canal entre les îles de Lombok et Bali, là il y a du vent. Je vois des pêcheurs naviguer à voile. Leurs voiles sont tellement belles! Ils vont tellement vite sur l'eau avec leur trimaran, même à contre-courant ils réussissent à bien progresser.

Quant à moi, j'ai eu bien chaud. Quelques fois j'essayais de repartir le moteur. Sans succès. Il semble y avoir un problème peut-être plus sérieux que je pense. Mais je continue à voile, le vent reste bon. La mer se forme solidement, jusqu'à 3 pieds de vague et elle cogne! Mais pas pour bien longtemps. Le vent produit par le goulot d'étranglement des îles arrête durant la soirée. Et je me retrouve encalminé dans la zone de convergence. J'entreprends un examen plus complet de mon système d'alimentation. Je transpire à grosse goutte, il fait horriblement chaud, il n'y a pas de vent. Je desserre et resserre la ligne d'alimentation, je la saigne. J'essaie de démarrer. Rien... Je tourne parfois le moteur à bras, je sais que je n'aurai pas de l'électricité pour toujours. Toujours rien... rien ne se produit. Je passe des heures affairé sur ma ligne d'alimentation... rien du tout... la nuit tombe. J'essaie de dormir, mais je ne peux pas dormir tranquille. Au moins, je suis en sécurité loin des cailloux. Mais l'oeil ne veut pas se fermer. Je réfléchis sur mon moteur. Je passe la nuit à essayer des trucs. Je desserre et resserre divers endroits sur la ligne... J'essaie de démarrer, je le tourne à bras... je me cogne la main solidement, me déchire la peau... la roue est difficile à tourner... rien... toujours rien. Je décide de tendre l'oreille pour voir si je n'entendrais pas une fuite d'air. Je finis par entendre quelque chose... Je refais le même scénario. Mais toujours rien, le sifflement se fait toujours entendre... Je finis par réaliser que je crois qu'il vient d'une valve de surpression... la nuit passe... Je passe vraiment de mauvaises heures.

Moi qui ne voulais pas brûler de carburant, du moins le moins possible. Je suis pris avec un problème de moteur. Il n'y a pas de vent. Je suis pris, ici! au milieu de nulle part. Je continue mes recherches toute la nuit. Rien... Au matin, je fais un peu de spi... wow, on avance... Il y a de la pluie, je me rince un peu. Ça décrasse un peu du diesel.
Je continue mes recherches... toujours rien. L'électricité va me manquer... Je prends la décision de rallier la berge. Je crois de plus en plus que la pompe à injection fait défaut. Ce problème ne m'est jamais arrivé. Et je n'entends pas la pompe faire son travail. Mais je ne suis pas sûr. Il me faut un vrai mécanicien pour trancher. J'ai tout de même passé presque deux jours à essayer de trouver le problème du moteur en mer.

Je me remorque avec mon moteur hors-bord, annexe à l'épaule de Loréline... Je commence à savoir y faire. Mais mon moteur hors-bord, entreposer trop longtemps. Je ne l'avais pas rincé à l'eau douce. Ses conduits de refroidissement bloqués par le sel. Je l'avais défait à Bali pour essayer de le débloquer, mais sans succès, du moins je crois.

Une fois l'annexe installée, je fais de mon mieux. Je me rends compte qu'à une certaine vitesse, le hors-bord crache son eau... Mais qu'est-ce qui se passe? Je l'avais bien dessalé semble-t-il... Incroyable! Quelle chance! Nous avançons, 1.5 à 2 noeuds. Mais pour combien de temps. Nous avons 14 miles à faire. Et je n'ai presque pas de carburant. Je vois au loin un bateau. Nous nous approchons, mais il ne semble pas se déplacer. Nous approchons... Ce n'était qu'une bouée. Faux espoir! Un autre semble s'approcher de notre position. Lui c'est un vrai, il va nous passer par en arrière. Je fais demi-tour. Je vais à sa rencontre. Il semble ralentir. Ils sont plusieurs sur le pont, ils m'ont repéré. Ouf, je suis peut-être sauvé. Ce pourrait être un bateau pirate? Mais, j'ai remis ma vie dans quelque chose de plus grand que moi, alors je fais confiance. Je les aborde, normalement ce sont les pirates qui abordent les bateaux... Ils doivent être de bons pirates. En deux minutes ils comprennent que j'ai un problème. Leur mécanicien se retrouve affairé sur mon moteur. Je lui explique où j'en suis rendu. Il comprend rapidement et il prend ma place. Il essaie les mêmes choses que j'avais essayées. Mais il va un peu plus loin un peu. Il y a 6 Indonésiens sur Loréline. Ils sont fascinés par ma petite embarcation. Ils regardent partout. Mais ils ne touchent à rien. Je trouve ça incroyable le respect qu'ils peuvent avoir. Le mécano conclu, il me faut plus d'électricité. La pompe à injection n'injecte pas. Il ne peut rien faire pour moi. En me quittant, je leur demande s'ils peuvent appeler quelqu'un pour me remorquer. Je ne suis pas sûr de mon moteur hors-bord. Le capitaine me suggère alors une heure de remorquage venant de sa part. Wow! Je n'aurais pas osé le demander, je ne suis pas tout à fait sur sa route. Il me remorque probablement une heure trente finalement. Il ne me reste que 6 miles à faire. À l'épaule de mon annexe, avec un moteur de 3 forces. J'avance à peine. Mais je contourne le banc de coraux devant l'île. Je vais m'ancrer derrière cette île tranquillement, mon havre de paix. À partir de là. Une autre aventure commence.

Je peux me considérer mal pris. Il sera difficile de faire ma réparation. Je ne suis pas assez mécanicien pour confirmer mon diagnostic. Je dois me trouver un vrai mécanicien, s'il existe dans l'île. Pour confirmer mon diagnostic. Ensuite, trouver un endroit qui pourra réparer une pompe à injection. Je ne peux pas croire que ça n'existe pas dans la plus grosse ville de l'île qui se trouve à 100 km d'ici... Où il y a des bateaux avec des moteurs diesel. Il y a sûrement un endroit qui répare toutes les composantes.
Mais je peux me considérer chanceux. D'être où je suis, de faire ce que je fais, d'être conscient de ce que je suis conscient.

Et je peux vous dire quelque chose, ici, les gens sont heureux et il n'y a pas d'écran de télévision ou d'ordinateur. Hier soir, ils faisaient un feu sur la plage. Je m'excuse, oui ça pollue un feu. Mais quant à moi je préfère faire un feu que de prendre l'avion. Il vient un temps où nous devrons faire des choix de société. Cette société qui devient globale, la planète.

Je calcule, mes émissions de CO2 versus mes plantations d'arbres. Même comprit mon avion pris pour revenir au Québec. Et je pourrais en émettre encore du CO2, en masse. Mais le but est de faire mon possible. C'est toujours ce que j'ai fait d'ailleurs.
Tranquillement, ce petit paradis perdu me montrera son vrai visage... Et même si à première vue, tout semblait sans aucune perversion, la réalité me frappera au visage assez vite...



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Imprimé le : 17 octobre 2017