Sylvain Fortier - Les projets Équiglobales

Carnet de Bord

29 juillet 2013

J'avoue ne plus me souvenir...

J'avoue ne plus me souvenir...

Après 47 jours en mer, de la définition du mot dormir...  Et je me trouve coupable de ne pas avoir envie d'aller au lit.

Il est 20h30 UT.  J'ai le vague sentiment d'avoir déjà vécu ce moment, cette atmosphère.  Pourtant, je suis à un endroit où je n'ai jamais mis les pieds.  Il fait nuit.  Mais à force de regarder au tour, les voiliers chacun à leur corps mort, ces falaises, cette route qui longe la côte, ces édifices, cette tranquillité, cette paix...  Je suis convaincu d'avoir déjà humer cet endroit, probablement dans un rêve...

Parfois, j'ai tendance à dire que je suis malchanceux.  Je casse mon mât, j'échoue Loréline à la baie de Beauport...  Qu'est-ce qu'il ne m'est pas arrivé...    Mais au bout du compte, je trouve plutôt que j'ai bien de la chance.  J'aurais aussi bien pu arriver dans cette baie, à l'autre bout du monde en pleine tempête avec de la difficulté à voir où je m'en vais, pas capable de voir les lumières et me ramasser au fond de la baie sur la plage...  Mais non!  À la place, on m'a servi une superbe arrivée...  Tranquille, les pêcheurs m'ont salué de la main...  Je vous jure que ce n'est pas les mêmes pêcheurs qu'au Sénégal, du moins pas avec les mêmes pirogues.  Ici, les pirogues ressemblent à nos pirogues à nous, un bateau de pêche comme nous sommes habitué de voir par chez nous!  Attention à leur bouée!  Il faut les contourner...  Et cette fois-ci, j'ai remarqué qu'ils utilisent de la corde qui flotte...  J'ai eu chaud quelque peu...  je ne suis pas passé très loin, j'ai très bien vu la corde passer très près de nous...  Elle était de la couleur corde ordinaire, c'est une nouvelle couleur que je viens d'inventer, la couleur corde!  Vous pardonnerez mes moments de folie comme celle-ci!  Je crois que l'air terrien ne me fait pas.  J'y ai bien réfléchi en arrivant...  J'arrive dans un endroit de pêcheur, je devrais sentir l'air marin.  Mais je ne le sens plus, ce doit être normal, je le respire à tous les jours.

Je ne savais pas trop où amerrir en arrivant en Afrique du sud.  Je ne connais pas le coin.  Depuis quelques semaines, il y a un météorologue retraité qui me suit.  Son métier était d'aider les bateaux à passer le cap de bonne espérance.  Je ne sais pas par quel hasard il m'a vu sur internet et il m'a envoyé un mail.  Et depuis ce temps, il m'accompagne dans mon déplacement et il me conseil.  Ce n'est peut-être pas le fruit du hasard...  Un ange venu du ciel...  Je sais que ça fait très religieux cette phrase, mais lorsque l'on vit de tels moments, à de tels endroits...  Il est difficile de mettre des mots...  De vraiment comprendre toutes ces beautés de la vie...  Je dois paraître complètement décrocher de la réalité humaine présentement...  Et bien vous avez raison!  Moi par contre, je me demande bien quelle est la vraie réalité, ce monde d'illusion dans lequel l'Homme vit présentement?  Ce monde d'apparence?! 

Il y avait deux possibilités pour amerrir.  Soit directement à Cap Town ou bien ici, à Simonstown.  Mais moi, je ne suis pas en mesure d'évaluer le meilleur endroit.  Je ne connais rien ici et je n'ai pas les cartes exactes.  Alors, j'ai opté pour l'endroit le plus rapide.  Le vent commençait à me faire défaut lorsque je m'approchais des côtes.  Il n'y a rien de pire que de passer une nuit près des côtes, où il y a du trafic comme c'est pas possible, sans vent...  avec une vague de deux mètres qui n'en finit plus de finir... Je n'aurais pas pu être bien... 

Un peu avant d'entrer dans la baie, un loup de mer m'a salué!  Je croyais que c'était une tortue!  Je voyais juste une patte sortir de l'eau au loin.  En m'approchant, j'ai bien vu.  En m'approchant de la côte le vent a tourné au nord.  Je suis donc rentré dans False Bay.  En espérant qu'elle ne porte pas bien son nom.  J'avais envie d'avoir la paix ici...    Presque plus de vent, mer tranquille...  nous avions la chance que le vague de 2 mètres du large ne nous avait pas suivis jusqu'ici.  Nous étions comme sur un lac!  Et il y avait de la luminescence!  La vaguelette que Loréline faisait s'Illuminait.  Parce qu'un bateau ça déplace de l'eau, on crée ainsi une vague. À la vitesse que nous avancions la vague était à peine perceptible d'autant plus qu'il faisait nuit.  Juste le devant de la vague donc s'illuminait, ça faisait comme il ligne verte lumineuse.  De toute beauté!  Et il y avait autre chose aussi, mais je n'ai pas réussi à bien distinguer ce que c'était.  À un moment donné je croyais voir le vent.  La petite vague que le vent faisait semblait s'illuminer aussi.  Mais je n'en suis pas persuadé, c'était peut-être autre chose.  Il y en avait beaucoup de ces scintillements là aussi, j'en ai conclu que c'était le vent.  Je crois avoir distingué un peu de méduses aussi.  Nous avancions vraiment lentement...  Toujours un œil sur la carte électronique, je n'ai pas de papier d'ici.  Je ne croyais m'arrêter ici.  J'irai m'en procurai une dans les prochains jours.  Toujours un œil sur le profondimètre, un autre œil sur l'horizon afin de détecter les possibles bouées non inscrites et celle inscrites qui ne seraient pas nécessairement aux bons endroits...  Ça n'en fait beaucoup des yeux ça...  J'en ai compté trois...  il y en avait peut-être plus et je ne m'en souviens plus.  Ce serait vraiment trop bête de casser ma p'tite Loréline après tout ce chemin, sur le premier caillou que je n'aurais pas vu.

Nous avons donc réussi à frayer notre chemin jusqu'au fond de cette havre, tranquillement, mais sûrement.  Une bouée d'amarrage nous attendait paisiblement.  Avec toute la faune qui venait avec son câblot!  Il devait y avoir quelques années d'algues sur ce dernier.  Il était heureux de servir enfin!  Et nous, d'accueillir un peu de ses organismes vivant sur le pont?  Pourquoi pas?  Le pont s'est fait assez laver durant les derniers mois, un peu d'algue, c'est plein de vitamine il me semble!  Je m'amarre donc sur la première bouée venue.  Et je savoure le moment.  Je range les voiles, les cordages.  Je mange et je savoure.  Loréline est pour le moment du moins, le plus beau voilier du monde! 

Nous avons parcouru encore une fois, une partie d'un océan, ensemble...

47 jours de mer, 4128 miles nautiques, plein de péripéties... Elle a ses défauts, j'ai les miens...  Il faut que je l'améliore encore, il faut que je m'améliore aussi... Lorsque je suis parti du Québec, dans ma tête, je parcourais 120 miles par jour...  je suis rendu loin de là...  Il est vrai que je n'étais pas dans une bonne période pour m'en venir ici...  En partant du Brésil, je me suis dit : De toute façon, je n'ai pas eu les conditions normales, régulières, selon les chartes de pilotage dans aucune de mes traversées cette année.  La mer a été dure parfois...  J'ai été tout de même chanceux.  Et dans mon livre à moi, je devais vivre ces moments pour voir les défauts ressortir.  Je n'oserais pas me qualifier de quoi que ce soit.  Un forgeron se forge en forgeant...  J'ai appris à faire de la voile dans les livres, il est vrai.  Mais l'expérience de la mer  ne se transmet pas de la même façon.  Et comment est-ce que je vous ramènerais des images de celle-ci, les images ne valent pas 1000 sensations...  Et tous ces voiliers autour de nous à l'heure où je vous parle...  ils rêvent un jour que leur propriétaire leur décroche cette amarre qui pend au bout de leur nez...  Tandis que Loréline, se secoue les hanches en essayant d'y enlever un peu de sel logé à des endroits inopportuns... Je vous avais pourtant dit que je ne verrais pas le Cap de Bonne Espérance...  et bien, le voilà...



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