Sylvain Fortier - Les projets Équiglobales

Carnet de Bord

14 juillet 2012

Ode au régulateur d'allure Cap Horn

Ode au régulateur d'allure Cap Horn

Il y a de ces soirées, comme celle d'hier soir, où l'envie de se coucher ne nous vient même pas l'esprit.  Il y a ce vent du nord de travers à notre cap, vraiment faible, mais qui nous pousse juste et bien.  Le bateau aime cette allure, la mer est tranquille, le coucher de soleil sublime.  Quoi demandé de mieux, un café?  Le voilà!  De la lecture? Voici!  Mais je suis peut-être mal fait, la raison finit par l'emporter sur les sensations.  Je dois dormir.  S'il y avait un coup de vent cette nuit, je dois avoir les yeux ouverts.  J'attends de voir les premières étoiles, me rincer l'œil un peu et j'y vais. 

Je ne sais pas pourquoi, mon intuition était bonne.  Vers minuit, heure de Québec.  Je n'ai aucune idée de l'heure du fuseau où je me trouve.  Le MerVeille sonne.  Je me lève, nous allons vers le nord et un cargo coupe notre chemin.  Notre cap a changé à cause que le vent a tourné à l'ouest.  Je vire immédiatement vers le sud afin de laisser passer ce monstre.  Après un certain moment, je réalise que le vent continue à virer, il est maintenant du sud-ouest.  Je reprends alors mon chemin en bonne direction.  Le cargo me dépasse et je retourne au lit.

Et voilà, le vent forci 30 minutes plus tard.  Ce n'est qu'un coup de vent, je me dis, je n'ai pas envie de me lever.  Maintenant, j'ai sommeil et je n'ai pas eu le temps de dormir beaucoup.  Décidément, je dois prendre un ris, le voilier n'est pas bien présentement.  Je sors dehors à moitié nu.  Je commence à ajuster les voiles ainsi que le régulateur afin de maintenir un cap convenable. 

Le Cap Horn est presque trop précis pour quelqu'un qui ne sait pas ajuster un voilier.  L'équilibre des voiles et des points de tire des écoutes.  Et Dieu sait que je ne suis pas le meilleur  dans ces ajustements, mais j'apprends.  Si on déplace le régulateur de deux degrés, il faut jouer d'un pouce ou deux chacune des écoutes.  Si l'on manœuvre trop brusquement, le cap poursuivi sera changé.  Alors, il faut recommencer l'ajustement.  Je crois que je le connaîtrai bien en revenant du voyage.  Mais une fois que tout est bien ajusté, il fait un travail incroyable.  

Le bateau fait des pointes de 7,4 nœuds, Loréline a vraiment du plaisir. Et moi aussi!  Ensuite, je fais la manœuvre de prise de ris.  Mais elle fait encore des pointes de 7,1 nœuds.  Elle  surf littéralement la vague.  Le régulateur tient bon, je retourne donc me coucher.  Mais pas pour longtemps, le vent forci.  Il n'a pas arrêté de forcir de la nuit.  J'ai donc manœuvré la nuit durant, aussi courte fût-elle.  Mais quel plaisir presque jouissif d'avoir un engin aussi précis qui barre le bateau pendant que l'on s'amuse à bien découvrir le gréement.  Et Loréline soupire, encore, encore...

La journée du 14 juillet s'est déroulée dans le même esprit.  Par contre, afin de m'assoupir un peu et de calmer je jeu, j'ai complètement affalé la grand-voile.  Le vent diminuait tranquillement.  Sous génois seul le voilier se tenait mieux.  Elle faisait tout de même des pointes de 6,7 nœuds sur l'eau.  Quel plaisir!  Pendant qu'elle s'amusait, moi je me suis rasé, j'ai fait du pain, laver le gars et les cheveux à l'eau douce.  Et j'ai lu!  J'avais commencé un livre sur le Cap Horn.  Mais j'ai réalisé que je n'ai pas envie du même défi que ceux qui veulent ce Cap.  Je crois que ma réalité est un peu difficile à comprendre.  Mais je veux ce Cap, parce que je ne veux pas le canal de Panama...   Je ne vous en dis pas plus pour l'instant.  Ceux qui comprennent bien ce que je fais présentement doivent comprendre le pourquoi, pour les autres, je l'expliquerai plus tard durant le voyage ne vous inquiétez pas.  Alors, j'ai plutôt entrepris un livre sur les navigateurs solitaires... je me sentais interpeller, j'en fais partie finalement. 

Longtemps je me suis demandé pourquoi je navigue, pourquoi les autres naviguent-ils... Alors j'ai demandé aux marins, mes chums... pourquoi eux... je crois qu'ils n'étaient pas trop sûrs eux non plus du pourquoi de la chose... À force de réfléchir, à faire le tour de la question plusieurs fois, je crois que je commence à avoir une idée de mes raisons.  Mais en lisant à peine quelques paragraphes de ce livre sur les navigateurs solitaires, je commence à comprendre pourquoi moi je suis présentement solitaire.

Pourquoi suis-je allé au Sénégal en voilier, où j'ai finalement planté un arbre...  et je retourne faire la même chose... En fait, personne n'est dans ma tête autre que moi.  Personne n'a vécu ce que j'ai vécu, n'a vu ce que j'ai vu, n'a réfléchi ce que j'ai réfléchi, c'est normal tout le monde est différent.  Alors, si je vous expliquais le fond de mes raisons comprendriez-vous vraiment?!  Peut-être au fond que c'est moi qui n'accepte pas les différences... Je voulais remercier profondément M. Gélinas d'avoir ouvert le sillage devant moi.  Par la conception aussi de son régulateur d'allure qui porte le nom d'un endroit vers  lequel je me dirige tranquillement, le Cap Horn.  Et les raisons pour lesquelles nous empruntons ce chemin sont sûrement différentes pour chacun de nous...  Et parfois, elles ne sont pas celles auxquelles nous pensons du premier coup et qui nous paraient évidentes...



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